Cet été 2025 sur les réseaux sociaux, nous avons été inondés de magnifiques images postées par les parcs animaliers. Début aout, c’est un rhinocéros indien qui a vu le jour au zoo de Planckendael. A Pairi Daiza, on a à peine eu le temps de sécher nos larmes suite au décès d’une girafe en gestation, qu’on célébrait déjà la naissance d’un éléphanteau d’Asie puis dans la foulée celle d’un manchot royal. Chez nos voisins, le service communication du ZooParc de Beauval en France célébrait la naissance d’un tatou albinos. « Une première en Europe » annoncaient-ils. En aout toujours, mais au parc néerlandais de Beekse Bergen, c’est la naissance d’un okapi qui a fait les joies des soigneurs et de la direction. Dans les communiqués de presse, toutes ces naissances sont accompagnées de superlatifs : très rare, exceptionnelle ; extraordinaire ; miraculeuse.
« Une victoire pour cette espèce » peut-on régulièrement lire, sous une forme ou une autre, dans TOUS ces communiqués. Le parc safari néerlandais explique que la naissance de l’okapi s’inscrit dans le cadre du programme de gestion de cette espèce menacée d’extinction. Un programme qui a pour objectif de créer, dans les zoos, des populations de réserve pour les espèces menacées comme l’okapi. Même son de cloche du côté de Pairi Daiza : L’éléphant d’Asie est une espèce classée comme « en danger » par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, qui estime donc que l’espèce risque de disparaitre à court ou moyen terme. Cette naissance est donc, selon le parc, une bonne nouvelle pour la sauvegarde de cette espèce. De son côté, le zoo de Planckendael affirme que la naissance de son petit rhinocéros indien est une précieuse contribution au programme de préservation de cette autre espèce vulnérable.
Les missions des zoos
On le voit avec ces différents exemples, les parcs zoologiques ne se limitent plus au simple divertissement : leurs missions ont considérablement évolué, au point qu’on leur reconnaît aujourd’hui quatre majeures.
- Premièrement une mission d’éducation, qui est poursuivie par les zoos à l’aide de divers panneaux d’information, des animations, ateliers, visites guidées, et autres actions visant à promouvoir une prise de conscience écologique, en particulier chez les enfants.
- Deux : Les jardins zoologiques sont aussi des lieux de recherche, souvent en partenariat avec des universités. Certaines recherches sont impossibles à réaliser en milieu naturel, alors les parcs offrent la possibilités d’étudier les comportements, la reproduction, la nutrition, la cognition des espèces captives.
- Pour certaines espèces, le maintien en captivité est parfois la seule option de survie, faute d’habitat naturel sécurisé. Une troisième mission des zoos modernes consiste donc à mettre en place des environnements adéquats pour ces animaux-là, en veillant à stimuler les comportements naturels et offrir des suivis vétérinaires et diététiques.
- Et enfin la dernière mission est celle que vous avez devinez sans doute avec mes exemples de naissance : la préservation des espèces menacées. Les zoos participent activement à la sauvegarde des espèces en danger via des programmes de reproduction en captivité, la constitution d’une banque génétique pour maintenir la diversité et, je vais le dire très vite, des projets de réintroduction dans la nature.
Des efforts de communication qui posent question
Les parcs zoologiques, des institutions d’utilités publiques donc ? Je n’irai pas jusque-là. Car il y a bien sur un éléphant au milieu du couloir : pour beaucoup de ces zoos, ce sont avant tout des entreprises qui doivent être rentables. Mais ce n’est pas dans cette direction que je souhaite aller pour cette chronique. Je ne veux pas non plus aujourd’hui aller dans la direction du bien-être animal, même si en tant qu’éthologue, je me questionne sur cette notion de bien-être lorsque l’on sait à quel point les grands carnivores terrestres et marins s’adaptent mal à la captivité. Je me questionne aussi lorsque je lis les chiffres officiels de celui qui se revendique meilleur parc zoologique d’Europe : 7 000 animaux, appartenant à 800 espèces sur seulement 75 hectares. De même on peut se demander s’il y a matière à s’égosiller en annonçant que la colonie de manchots royaux s’est agrandie et compte à présent 7 individus, quand on sait l’importance des interactions sociales pour cette espèce dont les colonies sauvages en comptent des milliers.
Non aujourd’hui ce qui me fait réagir c’est la communication associées aux naissances. On s’émerveille quand un petit rhinocéros, panda ou chimpanzé naît dans un zoo. C’est mignon, c’est spectaculaire, et les parcs zoologiques n’hésitent pas à le rappeler : ces naissances, ce ne sont pas que des heureux événements, ce sont aussi des actes de conservation. L’idée est simple : créer une population de réserve, un « plan B » au cas où la nature s’effondrerait sur eux. En cas de catastrophe, on aurait des animaux disponibles pour relancer l’espèce dans le milieu naturel.
La réalité derrière les carnets roses des parcs zoologiques
Mais sur le terrain, la réalité est moins idyllique, car la plupart de ces animaux nés en captivité n’auraient que très peu de chance de survivre s’ils étaient relâchés. Pourquoi ? Et bien parce qu’ils n’ont pas grandi dans les conditions du sauvage. Ils n’ont jamais appris à chasser, à se protéger, à interagir avec leurs congénères libres. Pire encore, ils peuvent transporter des virus ou des bactéries acquis en captivité et les répandre dans la nature. Pour reprendre les mots du collègue Johan Michaux, spécialiste des espèces menacées, ces animaux sont de véritables « bombes à contamination ». Autre souci à épingler : la consanguinité. Même s’il arrive que des zoos échangent leurs animaux pour diversifier les lignées, la richesse génétique reste limitée. Résultat : ces populations captives sont fragiles, peu capables de s’adapter à un environnement naturel imprévisible. En captivité, un ours polaire devient plus gros et gras et perd les compétences associées à la recherche de sa nourriture. D’autres animaux développent des troubles comportementaux comme des balancements de la tête ou des déplacements stéréotypés. Observez vous-même les grands félins tourner en rond dans une cage exiguë. Ces animaux stressés ne seront pas relâchés. JAMAIS.
Alors bien sûr, il existe des projets de réintroduction pour certaines espèces. Mais pas nécessairement celles que l’on vous présente dans les belles vidéos postées sur les réseaux. Ce sont des opérations extrêmement complexes, encadrées par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Avant de relâcher un animal, on doit vérifier son patrimoine génétique, sa santé, son comportement… et surtout assurer un suivi de longue durée. Or, beaucoup de projets de réintroduction ont souffert d’un suivi insuffisant, même si cela semble s’améliorer. A chaque naissance, l’effet d’annonce est là, la campagne de communication bat son plein et les tickets d’entrée se vendent mieux … mais derrière, cela ressemble plus à du greenwashing qu’à un véritable engagement pour la sauvegarde des espèces menacées.
Agir à la source
Non, pour sauver une espèce, la meilleure stratégie restera TOUJOURS d’agir à la source : c’est-à-dire protéger son milieu de vie naturel. Il faut investir dans la lutte contre le braconnage et le trafic d’animaux sauvages. Il faut renforcer la surveillance des zones protégées, ainsi que préserver et restaurer les habitats naturels, en limitant la déforestation, l’urbanisation sauvage ou l’agriculture intensive. On peut aussi connecter les zones protégées entre elles pour éviter l’isolement des populations. Et surtout il faut travailler avec les communautés locales, les soutenir pour qu’elles trouvent d’autres sources de revenus. Une espèce ne survit que si les humains qui partagent son territoire en tirent aussi un bénéfice. Bref : investir dans la nature elle-même, là où les animaux vivent. Parce qu’un animal né derrière des barreaux dorés n’est jamais tout à fait prêt à retrouver la liberté.