Voilà une phrase qu’on entend encore trop souvent. Elle claque comme un verdict, elle fige le débat, elle nous place — nous, humains — tout en haut d’un escalier imaginaire. Et si on descendait deux ou trois marches ? Non mieux : et si on quittait l’idée d’échelle, de hiérarchie et de supériorité pour observer comment la vie se ramifie, pullule, bifurque, se réinvente continuellement ?
L’humain supérieur aux animaux?
Depuis que nous pensons notre place dans le monde, nous cherchons un trait qui nous distinguerait, qui nous mettrait à part des autres espèces. Les siècles ont proposé mille réponses : l’âme, le rire, la raison, le langage, la morale… Et puis la biologie est venue bousculer nos certitudes.
L’évolution n’écrit pas une échelle, elle dessine un buisson. Homo sapiens n’est ni sommet, ni aboutissement : nous sommes une branche, parmi des millions d’autres. Une branche qui a poussé dans une direction parmi d’innombrables possibles. Nous sommes une espèce parmi tant d’autres, certes singulière, mais pas unique au sens où on l’entend parfois.
Car la diversité du vivant est vertigineuse. Des coraux qui bâtissent des cathédrales sous-marines aux abeilles qui dansent, en passant par les corbeaux qui se fabriquent des outils et des fourmis qui pratique une forme d’agriculture… Partout, la vie explore. Chaque lignée tente des choses, échoue souvent, réussit parfois, mais toujours s’adapte. Notre propre lignée a gagné des mains qui saisissent, un cerveau qui anticipe, un langage forge des communautés gigantesques. Mais d’autres ont gagné l’écholocalisation, la métamorphose, l’hibernation, ou même un aimant dans la tête pour lire le champ magnétique. Qui hiérarchise tout cela ? Nous, seulement nous.
Les dangers de l’Anthropocentrisme
Et c’est là que l’anthropocentrisme pointe le bout du nez. Nous voyons le monde à hauteur d’humain, avec nos sens, nos besoins, nos valeurs. Résultat : nous confondons souvent « différent » et « inférieur ». Longtemps, nous avons pensé que l’outil faisait l’Homme ; puis des chimpanzés ont taillé des baguettes pour pêcher des termites, des corbeaux ont façonné des crochets, des pieuvres ont récupéré des demi-noix de coco pour s’abriter. Nous avons cru que la culture était notre apanage ; et voilà des traditions de chants chez les baleines, de jeu chez les bourdons, de cris et de gestes chez les communautés de primates. Nous avons décrété que « penser », c’était « parler » ; mais les langages animaux sont souvent multisensoriels, faits d’odeurs, de postures, de microsilences, de vibrations que nous n’entendons pas.

Plus gênant encore : nos expériences ont longtemps cherché à évaluer les animaux non -humains sur base de ce que nous, nous savons faire. Si on demande à des perroquets d’écrire des dissertations, à des poissons de résoudre des équations, ou à des fourmis de parler anglais, les résultats seront forcément décevants. Inversons la perspective : si l’humaine était évalué par sa capacité à danser pour transmettre la localisation de fleurs … nous serions soudainement munis du bonnet d’âne, épinglé comme espèce incapable, inférieure.
L’anthropocentrisme n’est pas seulement une erreur de lecture scientifique ; c’est un risque éthique. Quand on dit « ce ne sont que des animaux », on autorise — souvent sans s’en rendre compte — l’indifférence. On réduit des existences à des fonctions : une vache est une ressources nutritives, un cafard est un nuisibles. Or, la science nous apprend autre chose : ces animaux sont dotés de sensibilité, de douleurs, de plaisirs, … des capacités cognitives qu’on préfère parfois ignorer.
Pourtant c’est établi : des éléphants passent par des périodes de deuil et enterrent leur morts ; les oiseaux modulent leurs chants selon la gravité d’une menace ; des poissons évitent durablement un lieu où ils ont souffert ; des pieuvres choisissent des objets, explorent, expérimentent, s’ennuient. Même les bourdons jouent et tirent du plaisir à jouer. Il ne s’agit pas d’humaniser les animaux ; il s’agit de reconnaître qu’ils ont, eux aussi, une vie qui compte — pour eux.
L’éthologie moderne, hors des laboratoires
L’éthologie moderne observe les animaux dans leurs milieux naturels, en tenant compte de leurs contraintes, et de leurs opportunités. On ne demande pas à une abeille de « parler », on apprend sa danse ; on ne juge pas un poulpe à sa capacité à résoudre un Rubik’s cube, on documente les solutions qu’il apporte à ses propres casses-tête. On s’interdit les comparaisons avec l’Homme, on préfère lister la diversité des capacités : cette fourmis possède une mémoire spatiale stupéfiante, ce singe est capable de calculer des probabilités, cette pieuvre possède une 20 aine de déguisements étonnants. Cette méthode est plus difficile, mais aussi plus humble, … et infiniment plus riche.
En quelques décennies, l’idée que les animaux « ressentent » est passée du soupçon à l’évidence, et nos interactions avec eux doivent s’ajuster : conditions d’élevage, expérimentation, espaces protégés, politiques publiques, pédagogies. Rien n’est parfait — loin de là —, mais le mouvement est lancé. Plus nous les comprenons, mieux nous devrions les considérer.
Alors modifions nos habitudes : Au lieu de dire « Ce ne sont que des animaux ». Essayons autre chose. « Ce sont des animaux ». Point.
Cette phrase simple suffit à rappeler qu’ils sont « autres que nous » et pourtant « avec nous ». Elle n’efface pas nos besoins, nos cultures, nos projets. Elle les encadre, les questionne, les responsabilise. Car reconnaître la valeur propre d’un être vivant ne diminue pas la nôtre ; cela élargit notre cercle moral et affine nos décisions.