Un passager clandestin sur les trilobites

12 décembre 2025

🦞 Découverte spectaculaire au Luxembourg : Un trilobite avec un « passager clandestin » !

🔬 C’est un cas extrêmement rare : un trilobite colonisé (de son vivant) par un autre organisme !

🦴 Ce fossile vieux de 400 millions d’années témoigne d’une relation commensale semblable à celle que l’on observe chez les crustacés modernes.

🦀 Un exosquelette presque entièrement articulé de ce trilobite (Rhenops australocustos) porte des colonies d’hédérélloïdes (des protozoaires – foraminifère) sur son céphalon et son thorax. Ces colonies seraient fixées sym vivo (c’est-à-dire au trilobite vivant) et la relation avec leur hôte était probablement commensale.

Les trilobites et leurs passagers clandestins

Les trilobites comptent parmi les créatures les plus emblématiques du Paléozoïque. Ces arthropodes marins ont dominé les océans pendant près de 300 millions d’années avant de disparaître il y a 250 millions d’années. Leur exosquelette minéralisé présentait une diversité morphologique remarquable : certains arboraient des épines spectaculaires, d’autres possédaient des yeux composés montés sur des pédoncules. Une étude récente révèle que ces animaux entretenaient des relations écologiques complexes avec d’autres organismes, servant de substrat vivant à diverses espèces encroûtantes.

Des chercheurs ont analysé deux spécimens de trilobites astéropyginés du Dévonien inférieur, datant d’environ 400 millions d’années. Le premier, Rhenops australocustos, provient de la localité de Réideschbaach au Luxembourg. Le second, Philonyx philonyx, a été découvert dans les montagnes du Harz en Allemagne. Ces deux fossiles présentent une caractéristique commune : leur carapace porte les traces de multiples organismes qui s’y étaient installés.

Le spécimen luxembourgeois de Rhenops révèle la présence d’hédérelloïdes sur son céphalon et son thorax. Ces organismes coloniaux, aujourd’hui disparus, formaient des réseaux de tubes ramifiés. Longtemps considérés comme des bryozoaires cyclostomes, ils sont désormais associés aux vers phoronidiens. Leur colonie s’étendait sur les parties dorsales de l’exosquelette, occupant stratégiquement les sillons axiaux et les furrows occipitaux.

L’analyse de la disposition des hédérelloïdes suggère une colonisation du vivant de l’hôte. Les études morphologiques indiquent que Rhenops utilisait son céphalon pour labourer la couche superficielle du sédiment, exposant ainsi ses appendices à la nourriture enfouie. Les encroûteurs avaient établi leur base dans les zones profondes de la carapace, à distance des régions impliquées dans cette activité de fouissage. Cette distribution témoigne d’une adaptation remarquable aux contraintes imposées par le mode de vie de l’hôte.

Le cas de Philonyx philonyx s’avère encore plus spectaculaire. Son céphalon incomplet porte les traces d’au moins cinq morphotypes distincts d’organismes encroûtants. On y identifie des hédérelloïdes comparables à ceux du spécimen luxembourgeois, mais également des coraux auloporides formant des colonies tubulaires ramifiées. Des cornulitides, vers tubicoles à coquille conique, complètent cet assemblage. Leurs tubes s’élargissent progressivement vers l’ouverture et présentent des anneaux de croissance caractéristiques.

Le quatrième morphotype correspond à des foraminifères encroûtants pluriloculaires. Ces organismes unicellulaires construisaient des tests calcaires composés de plusieurs chambres disposées en série. Leur morphologie, avec un proloculus initial suivi de chambres arquées s’élargissant latéralement, évoque les semitextulariidés. Cependant, l’absence de portion bisériée précoce et de partitions verticales internes suggère qu’il pourrait s’agir d’un genre nouveau, non encore décrit. Cette découverte constitue le premier cas documenté et figuré de foraminifères encroûtants sur un trilobite.

Enfin, le cinquième morphotype présente un patron régulier de cellules subrectangulaires, compatible avec une interprétation comme bryozoaire encroûtant. Ces colonies formaient des feuillets minces tapissant la surface de la carapace. La diversité des organismes présents sur ce seul spécimen témoigne de la complexité des communautés épibiontes du Dévonien.

Philonyx philonyx (Richter & Richter, 1952), moulage en silicone de SMF 58393a ; Dévonien inférieur, Emsien supérieur de Festenburg près d’Oberschulenberg, monts Harz, Allemagne ; céphalon avec divers sclérobiontes. A. Vue antérieure oblique. B. Vue dorsale. Abréviations : au, auloporidé ; br, bryozoaire ; co, cornulidé ; fo, foraminifère ; he, hédérellodés. Échelle : 10 mm.

La nature de ces associations pose question. Les chercheurs privilégient l’hypothèse du commensalisme : les épibiontes bénéficiaient d’un substrat stable et d’un accès aux courants d’eau chargés en nutriments, sans impact notable sur leur hôte. Les cornulitides, suspensivores actifs utilisant un lophophore pour capturer leur nourriture, tiraient probablement avantage des mouvements du trilobite qui généraient des flux d’eau favorables à leur alimentation.

Une hypothèse alternative suggère que cette couverture d’organismes aurait pu conférer un avantage au trilobite en modifiant son contour et son apparence. Cette forme de camouflage aurait potentiellement réduit sa détection par les prédateurs chassant à vue. Des études sur les bivalves épineux actuels ont montré que les épines évoluent parfois non pas comme défense directe, mais pour attirer les organismes encroûtants qui dissimulent l’hôte.

La rareté des trilobites encroûtés dans le registre fossile s’explique par plusieurs facteurs. La mue régulière de ces arthropodes éliminait périodiquement tous les épibiontes installés sur l’exuvie. Certains comportements comme l’enfouissement ou le toilettage actif limitaient également les possibilités de colonisation. Les organismes encroûtants, souvent petits et fragiles, résistaient mal aux processus de fossilisation. Ces contraintes font des spécimens étudiés des témoins exceptionnels des interactions écologiques du Dévonien.

La présence de foraminifères photosymbiotiques, si l’hypothèse se confirme, fournirait des indications paléoenvironnementales précieuses. Ces organismes prospèrent typiquement dans la zone euphotique, en eaux claires, chaudes et pauvres en nutriments. Leur présence sur Philonyx suggérerait que ce trilobite vivait dans des environnements de faible profondeur, probablement des récifs tropicaux ou des lagons.

Ces découvertes enrichissent notre compréhension des écosystèmes marins du Paléozoïque. Elles révèlent que les trilobites ne constituaient pas de simples organismes isolés, mais participaient à des réseaux d’interactions complexes. Les stratégies d’exploitation des substrats mobiles observées chez les épibiontes actuels, qu’il s’agisse de crabes, de limules ou de tortues marines, trouvent ainsi des précédents vieux de 400 millions d’années. La vie, dans sa quête incessante de ressources et d’habitats, inventait déjà des solutions que l’évolution n’a cessé de réinventer depuis.

👏 Félicitations au paléontologue Ben Thuy du Musée national d’histoire naturelle du Luxembourg et à toute son équipe pour cette recherche !

🔗 Publication complète :

Allart P. VAN VIERSEN, Markus J. POSCHMANN, Martin R. LANGER, Frederik LEROUGE, Peter MÜLLER, Ben THUY & Olev VINN (2025). Two cases of sclerobionts including foraminifers on Lower Devonian asteropygine trilobites from Germany and Luxembourg. Geologica Belgica. Volume 28.

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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