Saviez-vous que pour qu’un pesticide arrive dans les champs, il doit d’abord passer par un véritable parcours du combattant réglementaire ? C’est plutôt rassurant, me direz-vous. Sauf que la Commission européenne envisage actuellement de simplifier drastiquement ce processus. Laissez-moi vous expliquer pourquoi cette nouvelle devrait nous inquiéter.
Comment un pesticide obtient-il son autorisation ?
Le système actuel fonctionne en deux temps. D’abord, au niveau européen, la substance active (la molécule qui tue les insectes, les champignons ou les mauvaises herbes) doit être approuvée. Le fabricant dépose un dossier colossal auprès d’un État membre :
- Identité et propriétés physico-chimiques : formule moléculaire, masse molaire, structure, méthode de fabrication, pureté, impuretés
- Méthodes analytiques : détection et quantification de la substance
- Études toxicologiques : toxicité aiguë, chronique, génotoxicité, cancérogénicité, toxicité pour la reproduction, neurotoxicité, immunotoxicité
- Études écotoxicologiques : effets sur les oiseaux, mammifères, organismes aquatiques, abeilles, arthropodes non-cibles, vers de terre, micro-organismes du sol
- Devenir et comportement dans l’environnement : dégradation dans le sol, l’eau, l’air, mobilité, bioaccumulation
- Résidus : métabolisme dans les plantes, animaux, niveau de résidus
L’EFSA (l’Autorité européenne de sécurité des aliments) coordonne ensuite l’évaluation scientifique, puis la Commission européenne tranche. Une fois la substance active validée, chaque pays autorise (ou non) les produits commerciaux qui la contiennent.
Jusqu’ici, une autorisation européenne valait pour 10 ans, avec un renouvellement possible tous les 15 ans. L’idée ? Permettre une réévaluation régulière à la lumière des nouvelles connaissances scientifiques.
Ce que la Commission veut changer (et pourquoi c’est problématique)
La Commission européenne planche actuellement sur un texte qui supprimerait ce renouvellement périodique pour 90 % des substances actives. Autrement dit, une autorisation quasi illimitée dans le temps pour la grande majorité des pesticides. L’argument avancé ? « Simplification administrative » afin de « Faciliter la mise sur le marché des biopesticides comme alternatives aux pesticides de synthèse. ». Foutaises !
C’est vrai, le système d’évaluation actuel présente déjà des failles considérables. Ce sont les entreprises elles-mêmes qui doivent démontrer l’innocuité de leurs produits. Et la décision se base sur les connaissances disponibles au moment du dépôt. Or certains risques n’apparaissent qu’après des années d’utilisation à grande échelle. L’évaluation actuelle ne tient pas compte de « l’effet cocktail » (l’exposition simultanée à plusieurs substances), sous-estime l’impact de l’exposition chronique, et néglige les populations les plus vulnérables : femmes enceintes, enfants, agriculteurs. Les adjuvants (les substances ajoutées pour améliorer l’efficacité du produit) sont à peine évalués.
Dans ce contexte, supprimer les réévaluations périodiques revient à verrouiller dans le temps une évaluation que l’on sait déjà imparfaite.
Le cas du glyphosate : un avertissement
Le 28 novembre 2025, la revue Regulatory Toxicology and Pharmacology a officiellement retiré une étude publiée en 2000 qui concluait à l’innocuité du glyphosate. Cette étude avait servi de référence aux autorités sanitaires pendant des décennies. Les raisons de cette rétractation ? Des employés de Monsanto auraient participé à la rédaction sans être mentionnés comme coauteurs. Les auteurs auraient reçu une compensation financière de l’entreprise. Et les conclusions s’appuyaient uniquement sur des études internes non publiées. Il aura fallu attendre huit ans après ces révélations pour que la revue agisse.
Cette affaire illustre parfaitement pourquoi nous avons besoin de réévaluations régulières et indépendantes, pas de moins de contrôles.
Ce qu’en disent les médecins
Les professionnels de santé tirent la sonnette d’alarme. Dans une récente carte blanche publiée dans Le Soir, des médecins pointent l’explosion de pathologies liées à l’exposition aux pesticides : cancers consécutifs à des dérégulations hormonales, troubles du neurodéveloppement chez les enfants exposés in utero, surpoids, obésité…
Face à ces constats, la logique voudrait qu’on renforce l’évaluation et le suivi des pesticides. La Commission européenne propose exactement l’inverse.