Le Maghreb: cette région clé de l’évolution d’Homo sapiens

9 janvier 2026

On connaît Casablanca pour son film mythique, son port et sa médina. Mais saviez-vous que cette ville marocaine abrite aussi l’un des sites paléoanthropologiques les plus importants d’Afrique ? Une étude publiée cette semaine dans Naturevient de révéler des fossiles humains vieux de 773 000 ans qui pourraient bien être nos plus anciens ancêtres directs connus. L’évolution d’Homo sapiens se réécrit !

Une grotte, des os et une énigme vieille d’un million d’années

Tout commence en 1969, quand Philippe Beriro, un collectionneur amateur, découvre une mandibule humaine sur les pentes d’une cavité creusée dans les falaises de la carrière Thomas I, en périphérie de Casablanca. Cette grotte, baptisée « Grotte à Hominidés », va devenir le théâtre de fouilles systématiques à partir de 1994.

Et les découvertes s’accumulent : une mandibule adulte presque complète, une autre appartenant à un enfant de moins de 18 mois, huit vertèbres, des dents isolées et un fragment de fémur portant des traces de dents de hyène. Ces individus ont vraisemblablement été accumulés dans ce qui était alors une tanière de carnivores.

773 000 ans : comment dater avec une telle précision ?

Pour établir l’âge de ces fossiles, les chercheurs ont utilisé une méthode élégante : le paléomagnétisme. Notre planète se comporte comme un gigantesque aimant, et son champ magnétique s’inverse périodiquement (le pôle Nord devient le pôle Sud et inversement). La dernière inversion majeure, appelée transition Matuyama-Brunhes, s’est produite il y a exactement 773 000 ans.

En analysant l’orientation magnétique des grains de fer piégés dans les sédiments de la grotte, l’équipe a pu démontrer que les fossiles humains se trouvaient précisément dans les couches correspondant à cette inversion. Une datation remarquablement précise pour des restes aussi anciens.

Ni Homo erectus, ni Homo sapiens : alors qui sont-ils ?

C’est là que ça devient vraiment intéressant. Ces hominidés de Casablanca présentent un mélange fascinant de caractères primitifs et modernes :

Côté archaïque :

  • Une mâchoire basse et allongée, typique d’Homo erectus
  • Un menton fuyant (pas de menton saillant comme chez nous)
  • Des vertèbres dont la morphologie rappelle les spécimens africains anciens

Côté moderne :

  • Une fosse massétérique peu profonde (comme chez nous et les Néandertaliens)
  • Une échancrure mandibulaire symétrique (caractéristique de notre espèce)
  • Des molaires avec un schéma de taille « moderne » (la troisième molaire est nettement réduite)
  • Des racines dentaires de taille comparable à celles des premiers Homo sapiens

Le chainon manquant avec les Néandertaliens ?

Les analyses génétiques nous ont appris que les ancêtres d’Homo sapiens se sont séparés de ceux des Néandertaliens et des Dénisoviens il y a entre 550 000 et 765 000 ans. Mais jusqu’ici, nous n’avions aucun fossile correspondant à cette période charnière.

Les hominidés de Casablanca, datés de 773 000 ans, tombent pile dans cette fenêtre temporelle. Mieux encore : ils présentent des caractéristiques compatibles avec un ancêtre commun aux deux lignées. L’équipe de Jean-Jacques Hublin suggère qu’ils pourraient représenter une population africaine ancestrale à partir de laquelle notre espèce a émergé.

Casablanca vs Atapuerca : deux trajectoires évolutives

À la même époque, en Espagne, vivait Homo antecessor dans les grottes d’Atapuerca. Certains chercheurs avaient proposé cette espèce comme ancêtre commun aux Néandertaliens et à nous. Mais la comparaison détaillée avec les fossiles marocains raconte une autre histoire.

Si les deux groupes partagent certains caractères (une symphyse mandibulaire lisse, une réduction de la troisième molaire), les hominidés d’Atapuerca montrent des traits dentaires plus proches des Néandertaliens. Les Marocains, eux, restent plus « généralistes », sans cette spécialisation vers la morphologie néandertalienne.

Autrement dit : dès 773 000 ans, une différenciation régionale existait déjà entre l’Europe et l’Afrique du Nord. Les populations européennes étaient peut-être déjà engagées sur la voie qui mènerait aux Néandertaliens, tandis que les populations africaines conservaient un potentiel évolutif plus ouvert.

L’Afrique, toujours l’Afrique

Cette découverte renforce un consensus qui se dessine depuis plusieurs années : notre espèce est née en Afrique. Les plus anciens Homo sapiens reconnus (Jebel Irhoud, Maroc, 300 000 ans) sont africains. Et maintenant, nous disposons de candidats crédibles pour les populations qui les ont précédés.

Le Maghreb apparaît comme une région clé de notre évolution, un carrefour où les échanges avec l’Afrique subsaharienne étaient facilités par les périodes de « Sahara vert » – ces épisodes climatiques où le désert cédait la place à des savanes traversables.

Ce que cette découverte ne dit pas (encore)

Quelques bémols s’imposent. Nous n’avons pas de crâne complet de ces hominidés, ce qui limite les comparaisons avec d’autres fossiles africains comme Bodo (Éthiopie) ou Kabwe (Zambie). Les vertèbres et les mandibules, bien que précieuses, ne nous renseignent pas sur la taille du cerveau ou la forme de la face.

Par ailleurs, l’évolution humaine n’est pas un arbre simple avec des branches bien séparées. C’est plutôt un buisson touffu, avec des croisements, des hybridations et des extinctions. Les hominidés de Casablanca sont un des ancêtres possibles d’Homo sapiens, pas nécessairement l’unique ancêtre.

Cette découverte nous rappelle que notre histoire évolutive s’écrit encore, fossile après fossile. Et que parfois, les réponses aux plus grandes questions sur nos origines se cachent dans une carrière de calcaire, à deux pas d’une ville de quatre millions d’habitants.


Référence : Hublin, J.-J. et al. (2026). Early hominins from Morocco basal to the Homo sapiens lineage. Nature. https://doi.org/10.1038/s41586-025-09914-y

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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