Le rire serait le propre de l’Homme. C’est une idée que François Rabelais avait déjà écrite au seizième siècle dans son livre Gargantua. Et depuis, on l’entend et on la lit régulièrement. Pourtant… la science a prouvé depuis que le rire n’est pas du tout réservé à notre espèce.
Charles Darwin, au dix-neuvième siècle, avait flairé le truc. Il avait noté que les grands singes produisaient des sons haletants et répétitifs, accompagnés d’une expression faciale qu’il comparait au rire humain. Pour lui, c’était la preuve que le rire a des racines évolutives anciennes, bien antérieures à la séparation entre les lignées humaines et non humaines. Il n’en avait pas les preuves cependant.
C’est durant les années 1960 que les primatologues ont comparé les expressions faciales de différentes espèces animales et ont pu conclure que le rire serait apparu il y a environ dix-huit millions d’années chez les primates. Et que toute une série de mammifères sont aussi capables de rire. Deux chercheurs américains ont récemment publié la liste de toutes les espèces chez qui on a documenté des rires. On a donc des preuves sérieuses de rire pour soixante-cinq espèces animales ! Parmi ces 65 espèces, il y a beaucoup de primates bien sûr, comme les chimpanzés, gorilles, bonobos, orangs-outans et macaques, mais il y a aussi les chiens, les phoques, les dauphins, les éléphants, les rats, et même des perroquets et des pies australiennes. Le rire animal est un phénomène étonnamment répandu.
Un rire qui ne ressemble pas toujours au nôtre
Et quand on dit « rire », attention, on ne parle pas forcément du « ha ha ha » que nous pratiquons. Chez les grands singes, le rire ressemble à un halètement rapide et rythmé, qui produit un son à la fois sur l’inspiration et l’expiration, contrairement à nous qui rions surtout en expirant. Chez les chiens, on a identifié un halètement particulier, qu’on assimile à du rire. On a d’ailleurs démontré que ces halètements, lorsqu’on en diffuse des enregistrements à d’autres chiens, provoquent chez eux des réactions de jeu et de bonne humeur. Ce qu’on n’observe pas du tout quand on diffuse des halètements résultant juste d’un effort physique. Si un chien rit, les autres chiens le perçoivent et s’enthousiasment à l’idée de profiter eux aussi de la source de ce rire.
Des rats chatouilleux
Les observations sur les rats nous en apprennent beaucoup sur le rire. Les rats sont chatouilleux ! Lorsque des scientifiques les chatouillent, les rats se mettent à rire. Oui, il y a des gens payés pour chatouiller des rats. Ces chercheurs ont enregistré leurs rires : des gazouillis émis à cinquante kilohertz, donc totalement inaudibles pour les humains. Les rats ne produisent ces rires qu’en cas de chatouillis. Dit comme ça, on dirait une blague. Mais c’est très sérieux.

Les singes aussi raffolent des chatouilles. Et tout comme nous, les singes ne peuvent pas se chatouiller eux-mêmes, à cause d’un mécanisme de filtrage sensoriel qui nous aide à distinguer le « soi » du « non-soi ».
De l’humour chez les grands singes
Les grands singes rient, mais ont aussi de l’humour. La primatologue Isabelle Laumer a listé toutes les formes d’humour chez les singes. Elle a identifié cent quarante-deux comportements de taquinerie. Quelques exemples ? Elle a observé un individu qui frappe un autre dans le dos, puis fait semblant de rien quand celui-ci se retourne. Avouez, vous l’avez déjà fait aussi ! Autre exemple : un singe arrive à pas de loup derrière un copain et lui tire les poils. Ou encore, d’autres se perchent sur une branche et balancent un fruit près d’un compagnon juste pour le narguer.
Les chimpanzés et les bonobos ont de l’humour et en plus, chez eux, le rire est contagieux, exactement comme chez nous ! Un copain qui rigole et la bonne humeur se répand chez tous les congénères proches, certains éclatant de rire sans même savoir pourquoi. Ce phénomène s’explique par les neurones miroirs, ces cellules nerveuses qui s’activent aussi bien quand on réalise une action que quand on observe quelqu’un d’autre la réaliser. Quand un chimpanzé voit un copain se marrer, ses neurones miroirs déclenchent les mêmes microcontractions faciales, et le rire se propage.
Pourquoi tant d’animaux rient-ils ?
Quelle est l’origine du rire ? Il faut retourner aux racines du jeu chez les animaux. Les jeux sont souvent des moments de bagarre. On se poursuit, on se bouscule, on se mordille. Ce sont des comportements qui ressemblent à de vrais combats mais qui ont ici un rôle ludique, qui renforcent les liens au sein d’une communauté, qui soudent les membres d’une même famille par exemple. Mais si ce sont des jeux, alors comment savoir si l’individu qui vous saute dessus est un ami qui veut jouer ou un ennemi qui vous attaque pour de bon ?
C’est sans doute là qu’apparaît le rire. Il fonctionne comme un signal qui signifierait « Pas de panique, je t’attaque, mais c’est pour rire ! ». Les spécialistes appellent ça de la métacommunication : le rire donne le contexte dans lequel interpréter ce qui se passe. La preuve : d’anciennes expérimentations menées sur des rats que l’on avait empêchés de rire nous montrent que les séances de jeu dégénèrent beaucoup plus souvent en vraie bagarre. S’ils n’ont pas l’occasion de montrer par le rire qu’ils jouent, leur congénère interprète leur attitude comme de l’agression et pas comme du jeu.

Le rire rend optimiste (même chez les rats)
Le meilleur pour la fin. En 2012, une équipe de chercheurs polonais a placé des rats dans une cage où il y avait deux boutons : un rouge et un bleu. Au début, rien ne se produisait si les rats appuyaient dessus avec leur museau. Puis les chercheurs ont diffusé un son dans la cage. Un son aigu signifiait qu’on allait leur donner un bonbon… à condition qu’ils appuient rapidement sur le bouton rouge. Les rats ont vite appris. Par contre, un son grave signifiait qu’ils allaient bientôt être punis, sauf s’ils appuyaient rapidement sur le bouton bleu. Là aussi, ils ont vite appris.
Puis commençait la seconde partie du test. Les chercheurs ont chatouillé la moitié des rats — qui adorent ça, je le rappelle, tant ils émettent des tonnes de gazouillis associés à du rire. Et ils ont diffusé dans la cage un son ambigu, ni vraiment aigu, ni vraiment grave. Les rats allaient-ils être récompensés ou punis ? Devaient-ils appuyer sur le bouton bleu ou sur le rouge ?
Résultat : les rats qui avaient rigolé interprétaient ce son de façon optimiste et appuyaient sur le bouton rouge. Ceux qui n’avaient pas eu de séance de rire étaient plutôt pessimistes et appuyaient sur le bouton bleu, craignant d’être punis. Le rire, même chez un rat, colore la perception du monde.
Je voudrais terminer cet article par une pensée pour Benoît Grison, biologiste à l’Université d’Orléans, qui nous a quittés récemment. C’était un passionné des animaux et de vulgarisation scientifique et comme moi, il a publié ses livres chez l’éditeur Delachaux et Niestlé. Parmi ceux-ci, il y a le merveilleux ouvrage intitulé « Le Sourire du chimpanzé », ouvrage que j’ai utilisé pour construire cette chronique. Hommage à Benoit Grison par Marc Giraud.