Le statut du manchot empereur passe « en danger »

9 avril 2026

Le manchot empereur vient de changer de statut sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Il passe de « quasi menacé » à « en danger ».

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce système, la Liste rouge classe les espèces selon une échelle de risque à sept niveaux : « préoccupation mineure », « quasi menacé », « vulnérable », « en danger », « en danger critique d’extinction », « éteint à l’état sauvage » et « éteint ». Le manchot empereur vient donc de sauter du niveau 2 au niveau 4. Un bond de deux catégories d’un coup, ce qui est assez rare. Généralement, les changements de statut sont progressifs, palier par palier. Ce saut traduit l’urgence de la situation pour la plus grande des 18 espèces de manchots au monde. Selon les dernières estimations disponibles, il resterait environ 250 000 couples reproducteurs, tous en Antarctique.

Deux études scientifiques à l’origine du changement

Ce changement de statut ne sort pas de nulle part. Il s’appuie notamment sur deux études majeures publiées en 2025.

La première est l’œuvre de Peter Fretwell et ses collègues du British Antarctic Survey, publiée dans la revue Communications Earth & Environment. L’équipe a analysé des images satellites à très haute résolution couvrant la période 2009–2024, dans un secteur allant de la mer de Weddell à la mer de Bellingshausen, soit environ un tiers de la population mondiale de manchots empereurs. Le constat est sans appel : un déclin de 22 % sur cette période, soit une perte d’environ 1,6 % par an. Pour donner un ordre de grandeur, le précédent recensement global, qui couvrait la période 2009–2018, estimait le déclin à environ 10 % pour l’ensemble du continent. Le déclin régional récent est donc plus de deux fois supérieur, et surtout (point crucial) il dépasse les projections les plus pessimistes des modèles de population. Quand la réalité va plus vite que les pires scénarios, c’est rarement bon signe.

Wikipedia. Photographe: Giuseppe Zibordi 

La seconde étude a été menée par Stéphanie Jenouvrier et son équipe du Woods Hole Oceanographic Institution (États-Unis), et publiée dans Biological Conservation. L’approche est complémentaire : il ne s’agit plus d’un constat par imagerie satellite, mais d’une modélisation prédictive du risque d’extinction. C’est la première étude à croiser plusieurs modèles climatiques avec plusieurs modèles écologiques, en intégrant des décennies de données d’observation, le suivi satellitaire de 50 colonies et des données génétiques sur la dispersion des individus. Résultat : quel que soit le modèle utilisé, dès lors qu’on se place dans un scénario d’émissions élevées de gaz à effet de serre, tous convergent vers un statut « en danger ». Dans les scénarios les plus sombres, les auteurs projettent un déclin de 99 % de la population d’ici 2100. Autrement dit : si rien ne change, le manchot empereur pourrait pratiquement disparaître avant la fin du siècle.

Jenouvrier et al 2025 Biological Conservation

La banquise, clé de voûte d’un système fragile

Pour comprendre cet effondrement, il faut revenir à un élément central : la banquise côtière, aussi appelée glace de mer rapide. C’est sur cette plateforme de glace que les manchots empereurs se reproduisent et élèvent leurs poussins pendant de longs mois. C’est aussi sous cette glace qu’ils trouvent l’essentiel de leur nourriture : poissons, calamars et surtout krill — un petit crustacé dont le cycle de vie dépend lui-même de la glace. L’enchaînement est limpide : les gaz à effet de serre réchauffent l’atmosphère, qui réchauffe l’océan, qui déstabilise la banquise.

Conséquence : la glace se forme plus tard, elle est plus fine, plus fragile, et elle se disloque plus tôt dans la saison. Quand elle cède avant que les poussins n’aient développé leur plumage imperméable, c’est la catastrophe : ils tombent à l’eau sans savoir nager et sans isolation thermique. Ils meurent de noyade ou d’hypothermie. C’est exactement ce qui s’est produit en 2022 : quatre colonies sur cinq dans la mer de Bellingshausen ont perdu la totalité de leurs poussins. Un échec reproducteur massif sans précédent, directement lié à un recul record de la banquise.

Et les effets en cascade ne s’arrêtent pas là. La perte de glace modifie les régimes de tempêtes et de précipitations, ouvre l’océan à des prédateurs comme les phoques léopards et les orques, qui accèdent alors plus facilement aux colonies, et déstabilise toute la chaîne alimentaire en réduisant les populations de krill.

Un cas « chimiquement pur »

Ce qui rend le cas du manchot empereur si frappant, c’est sa pureté. Il n’y a ici ni chasse, ni pollution locale, ni destruction d’habitat par l’urbanisation. Il n’y a que le climat. C’est le changement de statut UICN le plus prévisible (et en même temps le plus alarmant) de ces dernières années.


Le manchot empereur est un indicateur. Si cette espèce s’effondre dans un environnement exempt de toute pression humaine directe, cela signifie que c’est le système climatique global lui-même qui déraille. Et ce système climatique est le même qui régule nos saisons, nos récoltes, nos ressources en eau et le niveau de nos mers. Ce qui arrive au manchot empereur en Antarctique aujourd’hui est un aperçu de ce qui nous attend si rien ne change. Leur sort et le nôtre sont liés au même thermostat. Et en ce moment, ce thermostat, on est en train de le casser.

Références :

  1. Fretwell, P.T. et al. (2025). Regional emperor penguin population declines exceed modelled projections. Communications Earth & Environment, 6, 436.
  2. Jenouvrier, S., Eparvier, A., Şen, B., Ventura, F., Che-Castaldo, C., Holland, M., Landrum, L., Krumhardt, K., Garnier, J., Delord, K., Barbraud, C. & Trathan, P. (2025). Living with uncertainty: Using multi-model large ensembles to assess emperor penguin extinction risk for the IUCN Red List. Biological Conservation, 305, 111037.

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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