Quand on pense aux éléphants d’Afrique, on imagine presque tous la même scène : un troupeau qui traverse la savane au coucher du soleil, entre les acacias, sous le regard des touristes d’un 4×4. Sauf qu’il existe un autre éléphant africain, bien moins connu, bien plus discret, et nettement plus menacé. Il vit dans les forêts denses du bassin du Congo et d’Afrique de l’Ouest. Il s’appelle Loxodonta cyclotis, l’éléphant de forêt.
Mes collègues de Gembloux Agro-Bio Tech, Justine Broers, Cédric Vermeulen et Simon Lhoest, accompagnés de Stephanie Brittain (University of Kent) et Steeve Ngama (IRAF-CENAREST au Gabon), viennent de publier dans la revue Biological Conservation une synthèse impressionnante sur la cohabitation entre cet éléphant et les communautés humaines. Une revue de littérature qui passe au crible 109 études menées sur 46 sites dans 9 pays. Voici ce que j’en retiens.
Un géant en danger critique
Commençons par planter le décor, parce qu’il est préoccupant. L’éléphant de forêt est classé en danger critique d’extinction par l’UICN. En Afrique centrale, les populations ont chuté de 62% entre 2002 et 2011. Seulement dix ans. Son aire de répartition a reculé de 30% sur la même période. Dans certaines zones d’Afrique de l’Ouest, il a tout simplement disparu. Le Gabon reste aujourd’hui le dernier grand bastion de l’espèce, avec environ 95 000 individus, soit plus de la moitié de la population mondiale.
Les causes ? Le braconnage pour l’ivoire, la perte d’habitat, et les représailles après des conflits avec les communautés locales. C’est ce dernier point qui est au cœur de l’article.
Pourquoi la cohabitation est si compliquée
Les éléphants de forêt ont besoin d’espace. Beaucoup d’espace. Ils peuvent parcourir 2800 kilomètres par an et leurs domaines vitaux atteignent 2226 km², soit plus grand que la majorité des parcs nationaux d’Afrique centrale. Autrement dit, même les zones protégées ne suffisent pas à les contenir. Ils débordent forcément, et traversent des territoires où vivent, cultivent et circulent des populations humaines.
Sur la base des données compilées, les auteurs identifient quatre grands types de défis dans cette cohabitation.
Le premier, c’est la sécurité des éléphants eux-mêmes. Le braconnage reste la principale cause de mortalité. Le parc national de Minkébé, au Gabon, a perdu plus de 25 000 éléphants entre 2004 et 2014, soit 80% de sa population, essentiellement à cause du braconnage transfrontalier. C’est vertigineux.
Le deuxième, c’est la compétition pour les ressources naturelles. Les éléphants et les humains aiment les mêmes fruits, les mêmes points d’eau, les mêmes arbres. Certains géants commerciaux comme le moabi (Baillonella toxisperma) sont aussi des sources de fruits essentielles pour les éléphants. Exploiter le bois, c’est parfois affamer les éléphants.
Le troisième défi, et c’est de loin le plus documenté, concerne les conflits agricoles. Un éléphant peut détruire en une nuit l’équivalent d’une année entière de production. Les auteurs rapportent des cas de villages progressivement désertés au Gabon, autour du parc de Moukalaba-Doudou, parce que cultiver devenait impossible. On imagine mal ce que cela représente pour une famille qui dépend entièrement de son champ.
Enfin, le quatrième défi concerne la sécurité humaine. Dix morts et dix-sept blessés ont été recensés sur 25 ans dans le paysage de Takamanda-Mone, au Cameroun. Au-delà des accidents directs, il y a aussi la fatigue et le stress des agriculteurs qui doivent garder leurs champs la nuit, parfois en confiant cette tâche aux enfants, avec des conséquences sur leur scolarité.
Une mosaïque de facteurs
Ce que je trouve particulièrement intéressant dans cette synthèse, c’est qu’elle refuse toute explication simpliste. La cohabitation est façonnée par sept grandes familles de facteurs : la disponibilité des ressources, les caractéristiques environnementales et climatiques, les perturbations humaines, les pratiques agricoles, la biologie et le comportement des éléphants, les dimensions socio-culturelles, et enfin les cadres institutionnels.
Le comportement individuel compte énormément. Tous les éléphants ne sont pas égaux face au conflit. Les mâles, plus solitaires, prennent davantage de risques. Certains individus développent des personnalités « preneuses de risques » et vont répétitivement dans les champs. D’autres restent discrets en forêt. Cette variabilité individuelle est une vraie clé pour comprendre qui fait quoi, et pourquoi.
Les pratiques agricoles aussi sont déterminantes. Les grands champs isolés à proximité des lisières forestières sont les plus vulnérables. Les cultures mixtes attirent plus que les monocultures. Et paradoxe : les ménages les plus pauvres sont les plus touchés, parce qu’ils n’ont pas les moyens de financer des dispositifs de protection efficaces.
Sept pistes pour avancer
Les auteurs proposent un cadre conceptuel articulé autour de sept stratégies complémentaires : comprendre la disponibilité des ressources dans le temps et l’espace, cartographier les corridors écologiques et la connectivité des habitats, limiter les perturbations anthropiques, repenser les pratiques agricoles à risque, étudier le comportement des individus les plus problématiques, améliorer la perception des éléphants par les communautés, et renforcer les cadres institutionnels.
Parmi les pistes concrètes qui m’ont marqué : les clôtures à base de piments Capsicum, qui se révèlent étonnamment efficaces au Ghana, les barrières de ruches d’abeilles (les éléphants détestent les abeilles), ou encore la plantation de cultures moins attractives comme le gingembre, l’ail ou la citronnelle.
Ce que j’en retiens
Ce qui me frappe le plus dans ce travail, c’est l’appel à dépasser la vision purement négative de la cohabitation. La littérature se concentre massivement sur les conflits, mais ignore largement les interactions neutres ou positives. Pourtant, les éléphants de forêt sont des ingénieurs d’écosystèmes fondamentaux. Ils dispersent les graines sur de longues distances, façonnent la structure des forêts, enrichissent les sols en azote et en carbone, et contribuent même au stockage du carbone à l’échelle planétaire. Leur disparition appauvrirait durablement les forêts tropicales.
Bref, protéger l’éléphant de forêt, ce n’est pas seulement sauver une espèce emblématique. C’est aussi préserver le fonctionnement même des forêts d’Afrique centrale, et avec elles, un maillon important de la régulation climatique mondiale.
Cohabiter avec un animal de cinq tonnes qui peut détruire votre récolte en une nuit ne sera jamais simple. Mais cet article montre qu’il est possible d’approcher le problème avec nuance, données, et surtout en écoutant les communautés qui vivent au quotidien aux côtés de ces géants discrets.
Bravo à toute l’équipe pour ce travail de fond.
🔗 Broers et al. (2026), Biological Conservation — https://doi.org/10.1016/j.biocon.2026.111821