Si vous avez déjà tenu un nouveau-né dans vos bras, vous connaissez ce geste presque universel : approcher le nez du sommet de son crâne et inspirer profondément. Cette odeur si particulière, douce, légèrement lactée, presque addictive pour beaucoup de parents, est l’un des grands mystères olfactifs de l’expérience humaine. Et il se pourrait bien qu’elle ne soit pas qu’un simple effet collatéral de la biologie du nourrisson. Elle pourrait être un signal. Un message chimique, sécrété par le bébé, destiné à manipuler le comportement des adultes qui l’entourent.
Cette idée, qui semble tout droit sortie d’un roman de science-fiction, est en réalité l’hypothèse défendue par une étude publiée en 2021 dans la revue Science Advances par l’équipe de Noam Sobel, au Weizmann Institute of Science en Israël.
Une molécule discrète aux effets contrastés
Les chercheurs se sont intéressés à un composé volatil appelé hexadécanal, ou HEX pour les intimes. Cette molécule est émise par le corps humain, notamment par la peau, la salive et les fèces. Mais surtout, elle est particulièrement abondante sur le cuir chevelu des nourrissons. Elle a la particularité d’être complètement inodore pour notre conscience : nous ne la sentons pas, au sens où nous pourrions identifier une odeur de café ou de fleur. Pourtant, notre système olfactif la détecte parfaitement.
L’équipe israélienne a soumis des volontaires à un test comportemental classique d’agressivité, en leur faisant respirer soit un placebo, soit du HEX synthétique. Le résultat les a stupéfaits : les hommes exposés au HEX devenaient moins agressifs que les autres, tandis que les femmes exposées à la même molécule devenaient, au contraire, plus agressives.
L’imagerie cérébrale a confirmé cette dissociation. Le HEX modifie l’activité du gyrus angulaire, une région impliquée dans la perception des signaux sociaux, et modulait sa connectivité avec l’amygdale et le cortex orbitofrontal de manière inverse selon le sexe.
Une stratégie de survie écrite dans une molécule ?
Pourquoi un tel mécanisme aurait-il été sélectionné par l’évolution ? L’hypothèse des auteurs est élégante. Un nourrisson est l’être le plus vulnérable du règne animal humain. Il ne peut ni fuir, ni se défendre, ni même réclamer clairement ce dont il a besoin autrement que par des cris. Sa survie dépend entièrement des adultes qui l’entourent.
Or, dans le règne animal, l’agressivité maternelle a un effet positif sur la survie de la progéniture : elle se traduit par une défense farouche du petit. À l’inverse, l’agressivité paternelle, et plus encore celle des mâles non apparentés, peut avoir des conséquences dramatiques pour le nourrisson, parfois jusqu’à l’infanticide observé chez de nombreuses espèces.
Si un bébé pouvait, par sa seule présence chimique, apaiser les hommes et activer la combativité protectrice des femmes, il maximiserait ses chances de survie. C’est exactement ce que suggère l’effet observé du HEX. Le nourrisson sécrèterait, sans le savoir, un cocktail chimique qui orienterait le comportement de ses parents dans des directions opposées et complémentaires.
Quelques nuances de prudence
Aussi séduisante soit-elle, cette interprétation appelle plusieurs précautions. L’étude a été conduite avec du HEX synthétique, en laboratoire, et non en faisant respirer de vrais bébés à des adultes. Les chercheurs n’ont pas vérifié si les concentrations testées correspondaient à celles réellement émises par un nourrisson. Par ailleurs, le HEX n’est pas exclusif aux bébés : on le retrouve aussi chez les adultes. Il s’agit donc plutôt d’une molécule dont les bébés seraient particulièrement riches, et non d’une signature olfactive uniquement enfantine.
Enfin, le test comportemental utilisé mesure une forme d’agressivité dans un contexte de jeu, ce qui n’est pas exactement la même chose que l’agressivité parentale en situation réelle. La transposition reste donc à confirmer.
La preuve que les humains communiquent chimiquement ?
Au-delà du cas particulier du bébé, cette étude apporte une pierre importante à un débat scientifique vieux de plusieurs décennies : les humains possèdent-ils des phéromones, ces molécules de communication chimique si bien documentées chez les insectes et les mammifères non humains ? Pendant longtemps, l’hypothèse a été accueillie avec scepticisme. Mais les travaux comme celui de Mishor et ses collègues suggèrent que nous sous-estimons probablement la richesse de notre chimiocommunication.
Nous nous sentons les uns les autres. Nous nous influençons par des molécules invisibles. Et un nourrisson, dans son apparente impuissance, dispose peut-être déjà d’un arsenal chimique remarquablement sophistiqué pour s’attacher ceux qui le protègeront.
Si le sujet des phéromones humaines vous fascine autant que moi, je l’ai abordé en détail dans une vidéo dédiée sur Science Bestiale, où j’explore ce que la science sait, ne sait pas, et soupçonne de notre communication chimique.
Référence
Mishor, E., Amir, D., Weiss, T., Honigstein, D., Weissbrod, A., Livne, E., Gorodisky, L., Karagach, S., Ravia, A., Snitz, K., Karawani, D., Zirler, R., Weissgross, R., Soroka, T., Endevelt-Shapira, Y., Agron, S., Shushan, S., Chen, D., Pinchover, L., Furman-Haran, E., Carleton, A., Sobel, N. (2021). Sniffing the human body volatile hexadecanal blocks aggression in men but triggers aggression in women. Science Advances, 7(47), eabg1530.