Nos villes sont-elles envahies par les rats?

1 juin 2026

Chères lectrices, chers lecteurs, je vais commencer par un test.

Si je vous dis « rat » quel est le premier mot qui vous traverse l’esprit.

Sale ? Égout ? Maladie ? Peste ?

Si c’est l’un de ces mots-là, rassurez-vous, vous êtes parfaitement dans la norme car selon une étude menée aux États-Unis, une écrasante majorité des habitants des villes associe spontanément les rats à la saleté et à la maladie… mais précisent les auteurs, sans que personne ne puisse en citer une seule. C’est dire si notre relation avec ce petit rongeur est plus culturelle et émotionnelle que scientifique. Et c’est précisément ce qui m’a poussé à me plonger dans la littérature scientifique qui traite des rats des villes, et à descendre littéralement, déjà janvier, dans les égouts de Bruxelles pour savoir si nos villes sont vraiment envahies par les rats ?

Avant de répondre, mettons les choses au clair. Quand on parle de « rat », on fourre beaucoup de monde dans le même sac. Dans nos villes européennes, on a affaire essentiellement à deux espèces. Le premier, qui est largement le plus commun, c’est le rat brun, Rattus norvegicus, qu’on appelle aussi surmulot. Près d’un demi-kilo sur la balance, un corps trapu, une queue plus courte que le reste du corps. C’est lui qu’on nomme le rat des égouts, car c’est effectivement le seul mammifère à les avoir durablement colonisé. La seconde espèce, c’est le rat noir, Rattus rattus. Plus petit et élancé, il est surtout meilleur grimpeur et préfère donc les hauteurs, comme nos greniers, nos faux plafonds, voire aussi les cales des bateaux. Longtemps d’ailleurs on l’a accusé d’être le grand coupable de la peste noire au quatorzième siècle. Sauf que des recherches récentes ont remis les pendules à l’heure : les puces et les poux auraient joué un rôle bien plus important que le rat noir dans cette pandémie qui aura fait 50 millions de victimes. Les rats ne serait donc pas responsables de la plus grande catastrophe démographique enregistrée dans l’histoire de l’humanité. Mais ils continuent de trainer leur mauvaise réputation.

Brown rat in the capital of Denmark, Copenhagen

Bon. Comment compte-on les rats ? Comment arrive-t-on aux chiffres vertigineux avancés par certaines presses ou certaines personnalités politiques. Exemple, à Paris, avec le chiffre de 2 rats par habitant qu’on a souvent entendu durant les jeux olympiques. Ce qui fait 4 millions de rats tout de même. Pourtant, personne ne sait exactement combien il y en a. Car ces chiffres sont des extrapolations qui n’ont aucune base scientifique solide. Pour tenter de les dénombrer, on utilise en général des indicateurs indirects : le nombre de signalements citoyens, ça c’est vraiment l’une des pires. Ou bien les traces de présence, le nombre d’appâts qui ont été consommés, ou encore les images de caméras de surveillance. On compte sur 1 semaine en dans un quartier, puis on extrapole à l’année, pour toute la ville. Sauf que toutes ces méthodes sont biaisée. Il suffit qu’une personne motive ses voisins à signaler la présence de rats pour qu’une ville reçoive une avalanche de plaintes en quelques jours, donnant l’illusion d’une infestation soudaine dans un quartier. Et puis il y a ce qu’on appelle l’effet d’effort : plus vous placez de pièges ou d’appâts, plus vous capturez de rats. Logique, mais ça ne dit rien sur la taille réelle de la population.

Une étude menée à Barcelone a quand même tenté l’exercice périlleux de dénombrer les rats. Les spécialistes ont échantillonné 63 sections d’égouts, et sont arrivé à une estimation de 260.000 rats dans le réseau d’assainissement de la ville. Ça paraît énorme. Mais en ramenant ça au nombre d’habitants, on arrive à 0,15 rat par habitant. On est très loin des chiffres avancés par certains. Et détail savoureux : le nombre de plaintes des habitants n’était absolument pas corrélé avec le nombre de rats. Autrement dit, les quartiers où l’on se plaint le plus ne sont pas les plus infestés que les autres.

On ne sait pas les dénombrer exactement, mais certains se demandent malgré tout s’ils ne seraient pas de plus en plus nombreux dans nos villes. Et bien une autre étude, toute récente, a passé en revue 16 grandes villes du monde et conclue qu’il y a effectivement plus de rats dans 11 d’entre elles qu’au cours de la précédente décennie, parmi celles-ci il y a New-York et Amsterdam. Dans deux villes il n’y a pas de changement et dans les trois villes restantes les populations ont diminué, il s’agissait de Tokyo, Louisville et la Nouvelle-Orléans. Donc globalement il y a plus de rats dans les grandes villes. Et le facteur numéro un, la principale raison avancée par les chercheurs pour expliquer cette augmentation globale des rats, vous ne le devinerez sans doute pas ? C’est le réchauffement climatique. Plus les hivers sont doux, plus les rats restent actifs, se reproduisent et survivent. Le facteur numéro deux, c’est l’urbanisation : moins il y a de végétation à l’échelle d’une ville, plus il y a de rats, parce que plus de béton signifie aussi plus de déchets accessibles. 

Autre question intéressante me semble-t-il : les rats posent-ils vraiment problème ? Oui, mais nuançons. Je distingue trois types de problèmes. Le premier est d’ordre économique. Les rongeurs on des incisives qui croissent continuellement, ils doivent donc ronger, ce qui provoque des dégâts matériel. On manque de données en Europe, mais une étude américaine a évalué à 27 milliards de dollars par an les dégâts causés par les rats des villes. Le deuxième problème qu’ils causent potentiellement est d’ordre sanitaire : on retrouve effectivement chez certains rats des bactéries pathogènes comme les Leptospira, responsables de la leptospirose. Mais — et c’est important — établir un lien direct entre la présence de rats et les cas de maladies humaines reste étonnamment difficile. Plus de rats ne signifie pas automatiquement plus de maladies. Le troisième problème, bien réel et démontré celui-là, est d’ordre social. Une recherche canadienne a montré que les personnes vivant à proximité de rats développent plus d’anxiété, de peur, et même de symptômes dépressifs. Et attention, ces personnes ne doivent même pas avoir vu les rats. Le simple fait de savoir qu’il y en a dans l’immeuble suffit. Le rat est, en lui-même, un facteur de stress psychologique. 

Alors comment lutter ? Les autorités sortent souvent l’artillerie lourde : les rodenticides, ces poisons qui bloque la coagulation du sang. Sauf que ces poisons posent deux gros problèmes. Premièrement, les rats deviennent résistants grâce à une mutation qu’ils acquièrent au niveau d’un gène qui rendent ces poisons de moins en moins efficaces. Deuxièmement, et c’est plus grave selon moi, ces poisons ne s’arrêtent pas au rat. En Amérique du Nord, on en a retrouvé dans le sang de 100% des ratons laveurs, des moufettes et des opossums. Pas un seul indemne. Une étude belge cette fois a démontré que les limaces ingèrent les appâts sans en mourir, puis sont avalées par les hérissons, qui eux sont vulnérables. Entre 42 et 84 % des hérissons européens contiennent des anticoagulants dans leur foie. Et en meurent. 

Alors que faire contre les rats? Les spécialistes recommandent ce qu’on appelle la lutte intégrée. On doit commencer par leur couper l’accès au buffet, en utilisant des poubelles fermées, des conteneurs enterrés, moins de déchets accessibles. Ensuite il faut empêcher les rats d’entrer dans les bâtiments en bouchant les trous, en réparant les canalisations. Et seulement en dernier recours : le piégeage ciblé, voire le poison utilisé avec grande parcimonie. Puis surtout, il faut accepter une vérité dérangeante : aucune ville au monde n’a jamais éradiqué ses rats. Et aucune n’y parviendra. Le rat fait partie de l’écosystème urbain. Ce qu’il faut viser, ce n’est pas le zéro rat, c’est une cohabitation supportable, en réduisant la vétusté de nos immeubles, et la quantité de nos déchets. 

Ma vidéo sur le sujet:


▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬🧑🏼‍🔬 Littérature scientifique consultée 👩‍🔬 ▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬▬

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François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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