La loi Duplomb (et les insecticides qui rendent les insectes bêtes)
Le 8 juillet 2025, l’Assemblée nationale a adopté une loi devant, je cite, « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », une loi qui a été vite rebaptisée “loi Duplomb”, du nom du sénateur qui la portait. L’un des article de cette loi prévoyait de réautoriser l’acétamipride—un pesticide, un insecticide neurotoxique, interdit initialement parce qu’il a des effets néfastes et parfaitement démontrés sur les pollinisateurs. Cet article a créé bien des polémiques. D’ailleurs, la réaction du public a été… piquante. Une pétition a été déposée sur la plateforme officielle de l’Assemblée nationale, une pétition qui a franchi rapidement les 500.000 signataires, puis le million puis les deux millions de signatures au 28 juillet, un record. Quelques jours plus tard, on est alors le 7 août, le Conseil constitutionnel a censuré l’article qui proposait la réintroduction de l’acétamipride, jugeant la mesure non conforme à la Charte de l’environnement.
C’est que en effet, ce produit –comme beaucoup d’autres– abîment le cerveau des pollinisateurs. C’est démontré depuis au moins deux décennies. On sait que des doses non mortelles altèrent l’apprentissage, la mémoire des abeilles et les bourdons. Ils dégradent leur capacité à discriminer les couleurs ou les formes des fleurs, ils les empêchent de se souvenir de ce qu’ils ont vécu, ou à s’orienter dans leur environnement. Quand j’ai expliqué à mes deux adolescentes pourquoi papa devait répondre à des interviews pendant les vacances, je leur ai que c’était important que ce pesticide reste interdit, car il rendait les insectes pollinisateurs moins intelligents. Et là leur réaction m’a surpris : « de toute façon papa, ce sont des insectes, donc de base ils sont pas fort malins ».
Mes poils se sont hérissés, ma tension est montée en flèche alors que je voyais défiler les années inutilement passées à leur partager ma passion pour les insectes. Je les ai fait assoir sur le canapé et je leur ai démontré que les insectes sont bien plus que de simples automates, façon “animal machine” de René Descartes.
Pavlov et les cafards
Vous vous rappelez Pavlov et son chien ? A force d’associer le son d’une cloche au dépôt des croquettes dans la gamelle, le scientifique avait réussi à faire saliver son chien uniquement en activant la cloche. Et bien on a réussi à faire cela avec des cafards. Les cafards salivent devant une goutte d’eau sucrée. On a pas utilisé une cloche ici parce qu’ils n’ont pas de bonnes oreilles, mais on l’a remplacée par une odeur de vanille. Et après avoir associé ce sucre à l’odeur de vanille, on a réussi à faire saliver des cafards en leur présentant juste l’odeur de vanille. Les cafards ont subi l’une des formes d’apprentissage les plus simple. Vous me contesterez que la salvation, ce n’est qu’un comportement réflexe. Mais attendez, il y a beaucoup mieux !

La mémoire des bourdons
Les bourdons ont une excellente mémoire et sont capables d’enseigner des choses apprise à leurs copains. Des scientifiques ont construit une boîte-puzzle, où les bourdons devaient pousser un bouton bleu pour recevoir un délicieux sirop. Pour leur apprendre cela les chercheurs ont d’abord placé le sirop sur le bouton bleu. A force de venir le lécher, les bourdons ont appris que ça faisait bouger le bouton et que pluS de sirop leur était offert. Puis on a retiré le sirop du bouton, et les bourdons ont vite compris qu’ils recevraient leur récompense en appuyant dessus. Et alors idée de génie, les chercheurs ont introduit des bourdons naïf dans la boite, des bourdons auxquels on avait pas appris à appuyer sur les boutons. Mais ils ont rapidement observé leurs copains plus expérimentés et, en les copiant, ils ont appris eux aussi à appuyer sur les boutons bleus pour recevoir du sirop.
Mais il y a encore mieux. Les bourdons ont aussi de la culture ! Alors non ils peuvent pas vous donner la date de la prise de la bastille, ou le nom du chanteur d’Aerosmith. Non je fais ici référence aux comportements qui sont appris socialement et qui persistent au sein d’une population au fil du temps. Comme le fait de se faire une bise, ou deux, ou trois ou quatre pour se saluer. Pour démontrer que les bourdons ont de la culture, on a utilisé à nouveau la boite-puzzle avec le bouton bleu et le sirop. Les chercheurs se sont rendu compte que certains bourdons naïfs ont quelque peu changé la manière de pousser sur le bouton. Au lieu de pousser avec leur petites pattes, ils l’ont poussé avec la tête. Il y avait donc dans la boite des bourdons vieille école, qui poussaient avec leurs pattes, et des bourdons innovants, qui poussaient avec leur tête. Et si on introduit de nouveaux bourdons naïfs, et bien on observe que les deux traditions se transmettent, certains apprenant à pousser avec leur tête et d’autres avec leurs pattes. Et les deux traditions se sont maintenues au fil du temps. Les insectes ont donc de la culture, comme de nombreuses autres espèces animales.

Les abeilles maîtrisent les mathématiques élémentaires
Les abeilles peuvent aussi compter et elles maitrisent les notions de « plus grand que » et « plus petit que ». Vous vous rappelez le symbole de la bouche du loup qui s’ouvre vers le plus grand nombre. Je ne sais plus en quelle année de primaire on apprend cela, mais les abeilles entrainées sont capables de résoudre ces problèmes … tant qu’on ne dépasse pas 4 ou 5. Mais mieux, beaucoup mieux, elles maitrisent le concept du zéro. Ce que les plus grandes civilisations humaines ont galéré longtemps à faire. Les abeilles peuvent ainsi situer le 0 comme étant plus petit que 1. Autrement dit, elles comprennent que la notion du “rien” prend place sur une ligne mentale des nombres : 0, 1, 2, 3, 4. Preuve encore d’une magnifique flexibilité cognitive.
Les bourdons jouent
Toujours pour continuer de vous convaincre que les insectes ne sont pas de petits automates dénués d’intelligence, il y a ce travail incroyable sur le jeu. Des chercheurs ont mis à proximité de colonies de bourdons des petites balles en bois. Et rapidement, ils ont observé que certains bourdons montaient dessus et les faisaient rouler. Juste pour le plaisir. Je vous passe les détails mais ils ont démontré que ce comportement remplit tous les critères du jeu : pas de rétribution, pas de fonction immédiate, une activité intrinsèquement agréable, qui se répète lorsque les conditions s’y prêtent. Et autre éléments comique, les jeunes bourdons jouent davantage que les plus âgés, et les mâles s’attardent plus longtemps sur une balle que les femelles. Des patterns bien connus chez les mammifères, et donc chez les humains. On a même montré que si les balles étaient placées dans une boite bleue, et bien cette couleur bleue allaient être plus attractives pour les bourdons, comme si le jeu leur manquait et qu’ils associaient à présent cette couleur et leur “salle de jeu”, à une forme de plaisir.

Enfin, qui dit intelligence dit sensibilité, voire douleur. Ce qui doit nous faire réfléchir alors qu’on envisage d’élever des milliards d’insectes pour l’alimentation.
Je termine en faisant le lien avec le début de cet article : de nombreux pesticides réduisent les capacités cognitives des insectes non ciblés, comme les bourdons ou les abeilles, ce qui impacte leur apprentissage ou la mémoire. On ne peut que se réjouir qu’autant de monde ait signé cette pétition, une pétition qui trouve d’ailleurs son équivalent en Belgique pour ceux que cela intéresse.
J’ai abordé dans le détail le thème de l’intelligence des insectes dans une vidéo sur la chaine YouTube: