Les orques et les dauphins pratiquent de la coopération interspécifique. En d’autres mots, ils chassent ensemble! Et quand je dis « ensemble », je ne parle pas de deux espèces qui se retrouvent par hasard au même endroit. Non. Je parle d’une vraie coopération interspécifique, avec des rôles définis, des bénéfices mutuels, et zéro conflit. Une découverte qui vient bousculer pas mal d’idées reçues sur les relations entre prédateurs marins.
CONTEXTE DE CETTE COOPERATION INTERSPECIFIQUE
On est au large de la Colombie-Britannique, au Canada. Dans ces eaux froides vivent les orques résidentes du nord. Ces orques-là sont des spécialistes : elles ne mangent que du poisson, et plus précisément du saumon chinook. C’est leur truc. Leur culture, transmise de génération en génération au sein de leurs familles matrilinéaires.
Dans les mêmes eaux, on trouve aussi des dauphins à flancs blancs du Pacifique. Des généralistes, eux. Ils mangent un peu de tout : harengs, calmars, petits salmonidés. Et depuis longtemps, les scientifiques observent ces deux espèces à proximité l’une de l’autre. Mais personne ne savait vraiment pourquoi.
LES HYPOTHÈSES DE DÉPART
Plusieurs théories circulaient. Peut-être que les dauphins volent les proies des orques ? C’est ce qu’on appelle le kleptoparasitisme. Ou alors, les dauphins cherchent une protection contre les orques de Bigg – l’autre population d’orques de la région, celle qui mange des mammifères marins, dauphins compris. Se coller aux orques « gentilles » pour éviter les orques « méchantes », en quelque sorte.
Mais une équipe de chercheurs canadiens a voulu en avoir le cœur net. Et pour ça, ils ont sorti l’artillerie lourde.
LA METHODE
En août 2020, les chercheurs ont équipé neuf orques avec des balises dernier cri appelées CATs. Ces petits bijoux technologiques embarquent une caméra frontale, un hydrophone pour capter les sons, et des capteurs inertiels qui enregistrent chaque mouvement de l’animal. Profondeur, vitesse, orientation, roulis… Tout est mesuré 50 fois par seconde.
En parallèle, des drones survolaient la scène pour filmer les interactions en surface. Et des bateaux suivaient les orques balisées pour noter leur comportement en continu. Bref, un dispositif complet pour ne rien rater.
CE QUE LES DONNÉES RÉVÈLENT
Et les résultats sont fascinants. Sur les neuf orques équipées, quatre ont été filmées en interaction directe avec des dauphins. Et ces interactions, elles se produisent uniquement pendant la chasse. Jamais pendant le repos, jamais pendant les déplacements. Seulement quand il y a du saumon à trouver.
Les images de drone montrent que les orques suivent systématiquement les dauphins. Sur 120 observations, les orques se sont orientées vers les dauphins 102 fois. Elles changent de cap pour s’aligner sur leur trajectoire, plongent avec eux, les filent comme des ombres.
Mais le plus intéressant, c’est ce qui se passe au niveau acoustique. Quand les dauphins sont là et qu’ils écholocalisent – c’est-à-dire qu’ils émettent leurs clics sonars pour repérer les proies – les orques réduisent leur propre activité d’écholocation. Parfois de 30 à 40%. Comme si elles « écoutaient » les dauphins bosser à leur place.
Les chercheurs pensent que les orques profitent du sonar des dauphins pour scanner une zone plus large. Les dauphins, plus petits et plus agiles, jouent le rôle d’éclaireurs. Ils repèrent les saumons. Les orques suivent et capturent.
ET LES DAUPHINS, ILS Y GAGNENT QUOI ?
C’est là que ça devient malin. Les saumons chinook adultes, ça pèse entre 8 et 13 kilos. Beaucoup trop gros pour qu’un dauphin puisse l’avaler en entier. Ces animaux sont des « mangeurs raptoriaux » : ils gobent leurs proies d’un coup, sans les découper.
Mais les orques, elles, déchiquettent leur prise. Elles attrapent le saumon, le démembrent, et partagent les morceaux avec les membres de leur famille. Cette technique de « grip-and-tear » libère des fragments de chair, des écailles, du sang dans l’eau.
Et devinez qui récupère les restes ? Les dauphins. Ils ont été filmés en train de récupérer des morceaux de saumon pendant que les orques mangeaient. Un système donnant-donnant plutôt élégant.
CE QUE L’ETUDE NE MONTRE PAS
Les chercheurs ont vérifié : aucun comportement agressif n’a été observé. Pas de coups de queue, pas de morsures, pas de tentatives d’intimidation. Les orques ne chassent pas les dauphins, ne les évitent pas non plus. Et les dauphins ne volent pas les proies – ils attendent sagement les miettes.
Ce n’est donc ni du parasitisme, ni de la compétition. C’est de la coopération interspécifique. Un phénomène documenté chez certains oiseaux, chez quelques poissons, mais extrêmement rare chez les mammifères marins.
CE QUE CELA IMPLIQUE
Cette découverte ouvre plein de questions. Est-ce que ce comportement est culturel, transmis au sein des groupes d’orques résidentes du nord ? Est-ce qu’il existe ailleurs, chez d’autres populations ? Est-ce que les dauphins apprennent aussi à reconnaître les différentes « familles » d’orques pour savoir lesquelles approcher sans risque ?
On n’a pas encore toutes les réponses. Mais une chose est sûre : les interactions entre espèces marines sont bien plus complexes qu’on ne le pensait. Et parfois, dans la nature, la collaboration l’emporte sur la compétition.
Source: Fortune et al (2025). Cooperative foraging between dolphins and fish-eating killer whales. Scientific Report.
J’en ai fait un post sur LinkedIn ainsi qu’une vidéo YouTube courte :