Douze millions d’animaux tués pour rien (la politique des ESOD jugée par la science)

30 mars 2026

Quel est le point commun entre le renard roux, la fouine et la corneille noire ? Non, ce n’est pas le début d’une blague. Ces trois animaux, et plusieurs autres, sont ce que les français considèrent légalement comme des ESOD : des Espèces Susceptibles d’Occasionner des Dégâts. Autrement dit, des animaux que l’on a officiellement le droit de tuer toute l’année, même en dehors de la saison de chasse, parce qu’on les accuse de causer des problèmes.

Une étude scientifique publiée début mars 2026 dans la revue Biological Conservation vient d’évaluer, pour la première fois de façon rigoureuse, cette politique d’abattage. Le verdict est sans appel.


Ces animaux qu’on appelle « nuisibles »

En France, dix espèces relèvent du régime ESOD de catégorie 2, régulées par décret national : cinq mammifères carnivores et cinq oiseaux. Du côté des mammifères : le renard roux, la fouine, la martre, le putois et la belette. Du côté des oiseaux : la corneille noire, le corbeau freux, la pie bavarde, le geai des chênes et l’étourneau sansonnet.

Ces animaux sont accusés de dévorer des semis, de s’en prendre aux élevages, de propager des maladies. Ce n’est pas toujours faux … mais c’est toujours incomplet.

Le renard, diabolisé depuis des siècles, est en réalité le premier prédateur de rongeurs : sur cinq proies capturées, quatre sont des mulots ou des campagnols. Les mustélidés (fouine, martre, belette, putois) régulent également ces populations, ainsi que les tiques porteuses de la maladie de Lyme. Quant aux corvidés, accusés de dévorer les semis au printemps, ce sont aussi d’excellents disperseurs de graines et des régulateurs d’insectes ravageurs. Sans compter leur rôle de nécrophages : en consommant rapidement les cadavres dans les prairies, ils limitent la contamination des fourrages destinés au bétail.

Bref, la réalité écologique de ces espèces est infiniment plus riche que leur étiquette de « nuisibles ».

L’étude qui change tout

Des chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris — Frédéric Jiguet et ses collègues — ont analysé sept années consécutives de données officielles (saisons de chasse 2015–16 à 2021–22) couvrant les 96 départements de France métropolitaine. C’est la première évaluation écologique et économique rigoureuse de cette politique d’abattage.

Résultat du comptage : en sept ans, les chasseurs et piégeurs ont officiellement mis à mort 12 394 885 animaux ESOD. Soit près de 1,8 million par an, dont environ 400 000 renards chaque année.

La question que personne n’avait jamais posée sérieusement est pourtant simple : est-ce que ça marche ?

Non. La réponse est non.

Les chercheurs ont testé plusieurs hypothèses à l’aide de modèles statistiques mixtes robustes :

  • Est-ce que tuer plus d’animaux une année réduit les dégâts déclarés l’année suivante ? Non.
  • Est-ce que réduire ou supprimer l’effort de destruction fait augmenter les dégâts ? Non.
  • Est-ce que l’abattage régule les effectifs reproducteurs des populations d’oiseaux ? Non. Pire : pour le geai des chênes et l’étourneau sansonnet, les effectifs printaniers étaient plus élevés dans les départements où l’effort de destruction était plus important.

Ce dernier point s’explique par des mécanismes biologiques bien connus : lorsqu’une population est partiellement prélevée, les individus survivants bénéficient d’une ressource alimentaire libérée, leur survie et leur reproduction augmentent, et les individus des territoires voisins comblent rapidement les vides. Dans le cas des corneilles notamment, jusqu’à 96 % des individus capturés au printemps sont de jeunes oiseaux en dispersion, pas des reproducteurs. On ne régule donc pas la population, on sacrifie sa jeunesse.

Le gouffre financier

Le volet économique de l’étude est peut-être le plus accablant.

Les chercheurs ont estimé le coût réel de cette politique d’abattage en comptabilisant le temps de travail des piégeurs et chasseurs (valorisé au taux horaire brut des activités techniques en France), les déplacements (estimés à 20 km en moyenne par animal), l’équipement, les munitions et les autres frais annexes. Résultat :

Entre 103 et 123 millions d’euros par an.

En face, les dégâts déclarés par les agriculteurs et particuliers se montent à 8 à 23 millions d’euros par an.

On dépense donc cinq à huit fois plus pour tenter de résoudre un problème que ce que ce problème ne coûte réellement. Et, comme on vient de le voir, cela ne le résout pas.

Un argument revient souvent dans les milieux cynégétiques : puisque c’est du bénévolat, cela ne coûte rien à la collectivité. Mais dire qu’un travail est gratuit parce qu’il est bénévole, c’est comme dire qu’un déménagement entre amis ne coûte rien sous prétexte que personne n’a été payé. Il y a quand même les voitures, l’essence, le matériel. Et même en excluant totalement la valorisation du temps de travail, les coûts résiduels dépassent encore les dégâts déclarés.

À cela s’ajoute ce que l’étude ne comptabilise pas : la valeur des services écosystémiques perdus. Le geai des chênes, par exemple, disperse des milliers de glands chaque année. Une étude économique citée par les auteurs estimait ce service entre 3 200 et 14 600 euros par couple de geais, soit entre 1 400 et 6 100 euros par hectare de chênaie. En sept ans, la France a prélevé 62 278 geais. La perte potentielle en services de dispersion de graines ? Entre 100 et 454 millions d’euros.

Ce qu’il faudrait faire à la place

Les auteurs de l’étude ne disent pas qu’il faut ignorer les dégâts causés par la faune sauvage. Ils disent que la méthode actuelle est la mauvaise. Des alternatives non létales existent et sont prouvées efficaces : sécuriser les poulaillers, protéger les semis par des répulsifs, mettre en place des systèmes d’effarouchement acoustique ou visuel.

Il est également établi que maintenir des haies et de grands arbres en bordure de champs favorise l’installation de couples reproducteurs de corvidés, lesquels défendent ensuite activement leur territoire contre les individus errants — ceux qui causent précisément les dégâts aux cultures. La biodiversité au service de l’agriculture : une leçon que je transmets régulièrement à mes étudiants.

Et en Belgique ?

La situation est différente. Le statut ESOD n’existe pas dans la réglementation wallonne. La législation sur la chasse liste les espèces chassables et les périodes autorisées. La belette et la martre sont chez nous interdites de chasse. La corneille noire, la pie bavarde et l’étourneau sansonnet sont protégés par la loi sur la conservation de la nature : pour en réguler ne serait-ce qu’un individu, une dérogation est requise auprès du Département de la Nature et des Forêts.

Le renard, lui, figure dans la liste des espèces chassables toute l’année. Non seulement on peut le chasser, mais on peut le « détruire », un terme utilisé quand un arrêté du gouvernement wallon autorise à la fois les armes à feu et les pièges.

La justification officielle ? La protection de la faune sauvage : moins de renards, plus de chances de survie pour les lièvres et faisans. La réalité officieuse est plus directe : certains chasseurs lâchent des faisans avant leur partie de chasse et ne souhaitent pas les voir prédatés avant d’avoir pu les tirer. Il faut bien appeler les choses par leur nom.

Quoi qu’il en soit, comme le démontre l’étude française, l’impact de la destruction du renard sur les équilibres faunistiques est nul. Ce qu’il faudrait faire à la place (en France comme en Belgique) c’est restaurer nos paysages agricoles appauvris, mettre fin à une agriculture intensive qui a détruit l’habitat de la petite faune et des mésoprédateurs. Recréer les conditions d’une nature qui s’autorégule. Et laisser aux écosystèmes, mieux équipés que nous pour cela, le soin de décider qui vit et qui prospère.

La référence scientifique

Jiguet, F., Morin, A., Courtines, H., Robert, A., Fontaine, B., Levrel, H., & Princé, K. (2026). Ecological and economic assessments of native vertebrate pest control in France. Biological Conservation, 316, 111719. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2026.111719

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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