Jane Goodall a décrit l’usage d’outils chez les chimpanzés au cours des années 1970. Plus tard, c’est notamment chez les corbeaux que l’on a observé ce type de comportement. Un sujet que j’ai traité dans mon dernier livre. Chez les loups, cela n’avait jamais été documenté
Une nouvelle recherche interroge
Dans un court article scientifique publié en Novembre 2025 dans Ecology and Evolution, Kyle A. Artelle et Paul C. Paquet décrivent une observation qui relance cette vieille question sous un angle inédit : des loups côtiers de la Nation Haíɫzaqv, en Colombie-Britannique, interagissant avec des casiers à crabes posés dans le cadre d’un programme de contrôle du crabe vert européen. Le papier s’inscrit dans la littérature sur la cognition des canidés et la définition, mouvante, de ce qu’est l’« usage d’outil ».
Le contexte est important. Depuis 2021, des casiers à crabes à cadre rigide et filet, équipés d’un gobelet d’appât en plastique, sont déployés de manière continue dans une zone proche de Bella Bella pour limiter l’invasion de Carcinus maenas. À partir de 2023, plusieurs pièges sont retrouvés endommagés : du simple arrachement de maille jusqu’à la destruction complète, presque toujours avec atteinte au gobelet d’appât. L’emplacement précis reste volontairement confidentiel pour respecter les accords de partage des données avec la Nation Haíɫzaqv et protéger les animaux.
Une expérimentation sobre
Pour comprendre qui s’attaquait aux pièges, une expérimentation sobre a été menée : des caméras-pièges ont été braquées sur des casiers déjà abîmés, fin mai 2024. Très vite, le 29 mai, une séquence claire est enregistrée à mi-marée à marée haute : une louve émerge de l’eau, la bouée du casier dans la gueule, monte sur l’estran, laisse la bouée, redescend, saisit la ligne et la tire vers le haut de la plage jusqu’à faire émerger le piège, entièrement invisible depuis le rivage. Elle répète l’opération, déplace le casier vers l’eau peu profonde, puis, à travers le filet, manipule le gobelet jusqu’à le désolidariser de son couvercle ; elle emporte la coupelle, consomme l’appât, et quitte les lieux. Durée totale : environ trois minutes. Un détail méthodologique est précisé : la date affichée par la caméra était erronée (avril), corrigée par les auteurs au 29 mai.
Une seconde observation vient compléter le tableau. Le 14 février 2025, un autre individu est filmé tirant la ligne d’un casier partiellement immergé. Huit minutes plus tard, la caméra se déclenche à nouveau : ce piège et un autre, initialement hors champ et de profondeur inconnue, se trouvent sur l’estran, gobelets d’appât retirés. Cette seconde scène ne prouve pas que cet individu maîtrise l’extraction d’un casier totalement submergé, mais elle montre au minimum la répétition d’une stratégie de traction et d’accès à l’appât.

Que déduire de ces séquences ? Les auteurs avancent une interprétation prudente. L’efficacité et la rapidité de la suite d’actions, appliquées à un piège invisible, suggèrent une compréhension — même partielle — du lien causal entre la bouée, la corde, le casier et la nourriture. Des explications plus frugales restent possibles (apprentissage par essais/erreurs, chaînes d’associations), mais lorsque des comportements multi-étapes sont reproduits efficacement, l’hypothèse parcimonieuse inclut au moins un peu « d’insight » causal. Le texte mobilise le vocabulaire de Köhler (« unwaveringly purposeful ») pour qualifier la focalisation observée, tout en rappelant le piège interprétatif consistant à surestimer l’intelligence à partir d’un seul cas spectaculaire.
La question de l’usage de l’outil
La question de l’« outil » est traitée de front. Selon des définitions classiques, l’usage d’outil implique l’emploi intentionnel d’un objet externe pour atteindre un but ; certaines cataloguent même le mâchonnement de bâtons chez des chiens comme un usage minimal d’outil. D’autres définitions, en revanche, excluent explicitement le « tirage de corde », jugeant que l’animal ne produit pas la bonne orientation outil-but, mais se contente de la reconnaître. Ici, un argument d’exception est discuté : la sophistication de la chaîne d’actions et le fait que… tirer la corde est précisément la méthode humaine standard pour remonter un casier. L’observation ne tranche pas la querelle terminologique, mais elle illustre à quel point cette frontière est contextuelle.
L’origine de l’apprentissage reste ouverte. A-t-il été acquis par observation des Haíɫzaqv Guardians ? L’hypothèse est évoquée puis nuancée : ces gardiens remontent généralement les casiers verticalement depuis une embarcation, et non horizontalement vers l’estran. Autre possibilité, un apprentissage graduel facilité par la dynamique des marées : s’entraîner d’abord sur des casiers découverts à basse mer, puis sur des casiers à peine immergés (comme dans la scène de 2025), et, à terme, sur des casiers entièrement submergés.

L’article replace aussi ces faits dans un cadre écologique et sociétal plus large. D’une part, il existe un biais d’observation massif : on documente l’usage d’outils bien plus souvent en captivité et chez les animaux domestiques, pour des raisons simples de temps disponible et de visibilité. Observer des comportements comparables en milieu sauvage, où la détection est difficile, revêt donc une valeur particulière. D’autre part, la région étudiée est marquée par une faible persécution des loups (chasse, piégeage), ce qui peut réduire la vigilance et libérer du temps pour l’exploration de stratégies nouvelles. Les auteurs rapprochent ce point d’autres travaux montrant que les canidés adaptent leur activité pour éviter l’humain ou, au contraire, explorent davantage quand la pression décroît.
Des questions éthiques sont soulevées
Ces constats ne sont pas seulement théoriques. Ils posent des questions éthiques et de gestion : si des comportements complexes se développent quand la pression humaine diminue, que perd-on — au-delà des chiffres de population — lorsque la gestion se concentre surtout sur la mortalité ? Les perceptions publiques de l’intelligence animale influencent souvent notre « devoir de considération ». Les auteurs appellent donc à ne pas sur-interpréter un cas isolé, tout en reconnaissant que ces observations invitent à revoir nos représentations du loup, notamment là où des abattages gouvernementaux demeurent d’actualité.
En somme, l’article n’affirme pas que « les loups sont des utilisateurs d’outils » au sens strict et universel. Il montre que, dans un contexte côtier singulier et sous surveillance locale continue, au moins un loup a su orchestrer une série d’actions coordonnées — tirer une ligne reliée à une bouée pour extraire un piège invisible et accéder à l’appât — et qu’un second individu a exprimé une variante de ce même schéma. Entre définition et observation, la science avance ici par petites touches : décrire précisément, comparer, discuter des alternatives, et surtout, continuer d’observer.
Source: Artelle, K. A., and P. C. Paquet. 2025. “ Potential Tool Use by Wolves (Canis lupus): Crab Trap Pulling in Haíɫzaqv Nation Territory.” Ecology and Evolution 15, no. 11: e72348
J’en ai fait une courte vidéo sur la chaine YouTube: