Spinosaurus mirabilis: une licorne sortie de l’enfer

23 février 2026


🦕 Une licorne sortie de l’enfer. C’est Ă  peu près l’image qui vient en tĂŞte quand on dĂ©couvre Spinosaurus mirabilis. mirabilis, « stupĂ©fiant » en latin, et on va voir que le nom est mĂ©ritĂ©. Ce nouveau dinosaure vient d’ĂŞtre dĂ©crit dans la revue Science par Paul Sereno, Daniel Vidal et une trentaine de collaborateurs.

Un Sahara méconnaissable

Il y a environ 95 millions d’annĂ©es, au CĂ©nomanien, le Sahara n’avait rien d’un dĂ©sert. C’Ă©tait un paysage verdoyant parcouru de rivières, bordĂ© par l’ancienne mer TĂ©thys. Et dans cet Ă©cosystème ripicole (comprenez : le long des cours d’eau) cohabitaient des sauropodes au long cou, l’immense prĂ©dateur Carcharodontosaurus, et notre spinosaure Ă  crĂŞte.

Le site de la dĂ©couverte porte un nom Ă©vocateur : Sirig Taghat, ce qui signifie « pas d’eau, pas de chèvre » en tamasheq. Aujourd’hui, c’est une mer de sable au Niger. Mais dans les annĂ©es 1950, un gĂ©ologue français, H. Faure, y avait repĂ©rĂ© quelques dents fossiles… avant que le site ne tombe dans l’oubli pendant près de 70 ans. En 2019, l’Ă©quipe de Sereno a retrouvĂ© la zone et mis au jour un vĂ©ritable trĂ©sor palĂ©ontologique.

La crĂŞte de tous les records

S. mirabilis mesurait entre 10 et 14 mètres de long Ă  l’âge adulte (l’holotype, encore sub-adulte fait dĂ©jĂ  environ 8 mètres). Et il portait sur le crâne la plus haute crĂŞte jamais observĂ©e chez un thĂ©ropode : une lame osseuse en forme de cimeterre qui dĂ©passait la hauteur du crâne lui-mĂŞme au niveau des orbites. Chez un individu adulte, on estime qu’elle pouvait atteindre plus de 50 cm avec la gaine de kĂ©ratine qui la prolongeait.

Car oui, cette crĂŞte Ă©tait recouverte de kĂ©ratine, exactement comme le casque de la pintade de Numidie (Numida meleagris). D’ailleurs, la comparaison ne s’arrĂŞte pas lĂ  : chez les deux espèces, la fonction est probablement la mĂŞme (de la signalisation visuelle, pour sĂ©duire ou intimider). Sauf que la pintade fait 50 cm de haut. Le spinosaure, 10 mètres.

Les analyses CT ont rĂ©vĂ©lĂ© un rĂ©seau de vaisseaux sanguins irriguant l’os dense de la crĂŞte, avec des stries de surface suggĂ©rant qu’elle Ă©tait enveloppĂ©e d’une gaine kĂ©ratineuse propre, potentiellement colorĂ©e. Contrairement aux casques creux et pneumatisĂ©s des casoars, cette crĂŞte est faite d’os plein… du costaud.

CrĂŞtes crâniennes osseuses gainĂ©es chez les dinosaures Ă©teints et actuels. S. mirabilis sp. nov. a dĂ©veloppĂ© la plus haute crĂŞte crânienne de tous les dinosaures thĂ©ropodes, attirant l’attention sur l’ornementation mĂ©diane qui caractĂ©rise le crâne et le squelette axial de tous les spinosauridĂ©s. De son vivant, la crĂŞte Ă©tait probablement prolongĂ©e par une gaine kĂ©ratinisĂ©e, comme chez la pintade casquĂ©e (Numida meleagris). La signalisation visuelle, comme chez la pintade et d’autres oiseaux Ă  crĂŞte, Ă©tait vraisemblablement la fonction des crĂŞtes crâniennes, des voiles thoraciques et caudales des spinosauridĂ©s. Échelle : 20 cm pour S. mirabilis et 3 cm pour N. meleagris.

Un héron cauchemardesque

Mais S. mirabilis n’Ă©tait pas qu’un beau gosse Ă  crĂŞte. Avec ses dents coniques qui s’emboĂ®tent entre mâchoire supĂ©rieure et infĂ©rieure — un peu comme chez les crocodiliens Ă  long museau — et ses longues pattes, c’Ă©tait un redoutable chasseur semi-aquatique. Une analyse en composantes principales des proportions corporelles de 43 archosaures (dinosaures, crocodiliens, oiseaux) place les spinosauridĂ©s pile entre les Ă©chassiers (hĂ©rons) et les plongeurs (anhingas). Ce sont les seuls dinosaures non-aviens Ă  occuper cette niche.

Les hĂ©rons capturent leurs proies en eau peu profonde, jusqu’Ă  environ 50 cm de profondeur. Les pattes d’un spinosaure, bien sĂ»r, Ă©taient autrement plus longues : elles lui permettaient de chasser dans des eaux de plus de 1,50 m de profondeur. Un hĂ©ron gĂ©ant version cauchemar, en somme.

Le clou dans le cercueil d’une vieille thĂ©orie

Et c’est lĂ  que ça devient vraiment intĂ©ressant du point de vue scientifique. Depuis des annĂ©es, un dĂ©bat fait rage en palĂ©ontologie : Spinosaurus Ă©tait-il un prĂ©dateur semi-aquatique qui pataugeait en eaux peu profondes, ou un vĂ©ritable nageur poursuivant ses proies sous l’eau, comme un manchot gĂ©ant ?

La dĂ©couverte de S. mirabilis dans un habitat fluviatile, Ă  500 Ă  1 000 km de la cĂ´te marine la plus proche, penche très nettement en faveur de la première hypothèse. Tous les grands tĂ©trapodes secondairement aquatiques (plus d’une tonne), passĂ©s et prĂ©sents, sont marins. Trouver un spinosaure de 7 tonnes au milieu des terres, au bord d’une rivière, ça cadre mal avec l’image d’un plongeur marin.

Trois actes évolutifs

L’Ă©tude propose aussi un scĂ©nario en trois phases pour l’Ă©volution des spinosauridĂ©s. Acte I, au Jurassique : un crâne allongĂ© spĂ©cialisĂ© dans la capture de poissons apparaĂ®t, puis se scinde en deux designs distincts — baryonychines et spinosaurines. Acte II, au CrĂ©tacĂ© infĂ©rieur : les spinosauridĂ©s deviennent les prĂ©dateurs dominants tout autour de la mer TĂ©thys. Acte III, au CrĂ©tacĂ© supĂ©rieur : les spinosaurines atteignent leur taille maximale en tant que spĂ©cialistes de l’embuscade en eaux peu profondes, limitĂ©s gĂ©ographiquement Ă  l’Afrique du Nord et l’AmĂ©rique du Sud.

Leur fin ? Brutale. Vers 94,5 millions d’annĂ©es, une transgression marine rapide a inondĂ© les plaines continentales, crĂ©ant un bras de mer traversant le Sahara du nord au sud. Changement climatique, bouleversement des Ă©cosystèmes : les grands piscivores Ă  voile dorsale n’y ont pas survĂ©cu.

La paléontologie du 21e siècle

Dernier dĂ©tail remarquable : les os ont Ă©tĂ© modĂ©lisĂ©s en 3D par photogrammĂ©trie directement sur le terrain. C’est en assemblant virtuellement les pièces du puzzle que l’Ă©quipe a rĂ©alisĂ©, avant mĂŞme d’avoir fini de creuser, qu’elle tenait une espèce nouvelle. Comme quoi, mĂŞme dans un endroit qui s’appelle « pas d’eau, pas de chèvre », on peut encore faire des dĂ©couvertes stupĂ©fiantes.

đź“– Sereno et al. (2026). Science 391, eadx5486

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

Laisser un commentaire