🦕 Une licorne sortie de l’enfer. C’est Ă peu près l’image qui vient en tĂŞte quand on dĂ©couvre Spinosaurus mirabilis. mirabilis, « stupĂ©fiant » en latin, et on va voir que le nom est mĂ©ritĂ©. Ce nouveau dinosaure vient d’ĂŞtre dĂ©crit dans la revue Science par Paul Sereno, Daniel Vidal et une trentaine de collaborateurs.
Un Sahara méconnaissable
Il y a environ 95 millions d’annĂ©es, au CĂ©nomanien, le Sahara n’avait rien d’un dĂ©sert. C’Ă©tait un paysage verdoyant parcouru de rivières, bordĂ© par l’ancienne mer TĂ©thys. Et dans cet Ă©cosystème ripicole (comprenez : le long des cours d’eau) cohabitaient des sauropodes au long cou, l’immense prĂ©dateur Carcharodontosaurus, et notre spinosaure Ă crĂŞte.
Le site de la dĂ©couverte porte un nom Ă©vocateur : Sirig Taghat, ce qui signifie « pas d’eau, pas de chèvre » en tamasheq. Aujourd’hui, c’est une mer de sable au Niger. Mais dans les annĂ©es 1950, un gĂ©ologue français, H. Faure, y avait repĂ©rĂ© quelques dents fossiles… avant que le site ne tombe dans l’oubli pendant près de 70 ans. En 2019, l’Ă©quipe de Sereno a retrouvĂ© la zone et mis au jour un vĂ©ritable trĂ©sor palĂ©ontologique.
La crĂŞte de tous les records
S. mirabilis mesurait entre 10 et 14 mètres de long Ă l’âge adulte (l’holotype, encore sub-adulte fait dĂ©jĂ environ 8 mètres). Et il portait sur le crâne la plus haute crĂŞte jamais observĂ©e chez un thĂ©ropode : une lame osseuse en forme de cimeterre qui dĂ©passait la hauteur du crâne lui-mĂŞme au niveau des orbites. Chez un individu adulte, on estime qu’elle pouvait atteindre plus de 50 cm avec la gaine de kĂ©ratine qui la prolongeait.
Car oui, cette crĂŞte Ă©tait recouverte de kĂ©ratine, exactement comme le casque de la pintade de Numidie (Numida meleagris). D’ailleurs, la comparaison ne s’arrĂŞte pas lĂ : chez les deux espèces, la fonction est probablement la mĂŞme (de la signalisation visuelle, pour sĂ©duire ou intimider). Sauf que la pintade fait 50 cm de haut. Le spinosaure, 10 mètres.
Les analyses CT ont rĂ©vĂ©lĂ© un rĂ©seau de vaisseaux sanguins irriguant l’os dense de la crĂŞte, avec des stries de surface suggĂ©rant qu’elle Ă©tait enveloppĂ©e d’une gaine kĂ©ratineuse propre, potentiellement colorĂ©e. Contrairement aux casques creux et pneumatisĂ©s des casoars, cette crĂŞte est faite d’os plein… du costaud.

Un héron cauchemardesque
Mais S. mirabilis n’Ă©tait pas qu’un beau gosse Ă crĂŞte. Avec ses dents coniques qui s’emboĂ®tent entre mâchoire supĂ©rieure et infĂ©rieure — un peu comme chez les crocodiliens Ă long museau — et ses longues pattes, c’Ă©tait un redoutable chasseur semi-aquatique. Une analyse en composantes principales des proportions corporelles de 43 archosaures (dinosaures, crocodiliens, oiseaux) place les spinosauridĂ©s pile entre les Ă©chassiers (hĂ©rons) et les plongeurs (anhingas). Ce sont les seuls dinosaures non-aviens Ă occuper cette niche.
Les hĂ©rons capturent leurs proies en eau peu profonde, jusqu’Ă environ 50 cm de profondeur. Les pattes d’un spinosaure, bien sĂ»r, Ă©taient autrement plus longues : elles lui permettaient de chasser dans des eaux de plus de 1,50 m de profondeur. Un hĂ©ron gĂ©ant version cauchemar, en somme.
Le clou dans le cercueil d’une vieille thĂ©orie
Et c’est lĂ que ça devient vraiment intĂ©ressant du point de vue scientifique. Depuis des annĂ©es, un dĂ©bat fait rage en palĂ©ontologie : Spinosaurus Ă©tait-il un prĂ©dateur semi-aquatique qui pataugeait en eaux peu profondes, ou un vĂ©ritable nageur poursuivant ses proies sous l’eau, comme un manchot gĂ©ant ?
La dĂ©couverte de S. mirabilis dans un habitat fluviatile, Ă 500 Ă 1 000 km de la cĂ´te marine la plus proche, penche très nettement en faveur de la première hypothèse. Tous les grands tĂ©trapodes secondairement aquatiques (plus d’une tonne), passĂ©s et prĂ©sents, sont marins. Trouver un spinosaure de 7 tonnes au milieu des terres, au bord d’une rivière, ça cadre mal avec l’image d’un plongeur marin.
Trois actes évolutifs
L’Ă©tude propose aussi un scĂ©nario en trois phases pour l’Ă©volution des spinosauridĂ©s. Acte I, au Jurassique : un crâne allongĂ© spĂ©cialisĂ© dans la capture de poissons apparaĂ®t, puis se scinde en deux designs distincts — baryonychines et spinosaurines. Acte II, au CrĂ©tacĂ© infĂ©rieur : les spinosauridĂ©s deviennent les prĂ©dateurs dominants tout autour de la mer TĂ©thys. Acte III, au CrĂ©tacĂ© supĂ©rieur : les spinosaurines atteignent leur taille maximale en tant que spĂ©cialistes de l’embuscade en eaux peu profondes, limitĂ©s gĂ©ographiquement Ă l’Afrique du Nord et l’AmĂ©rique du Sud.
Leur fin ? Brutale. Vers 94,5 millions d’annĂ©es, une transgression marine rapide a inondĂ© les plaines continentales, crĂ©ant un bras de mer traversant le Sahara du nord au sud. Changement climatique, bouleversement des Ă©cosystèmes : les grands piscivores Ă voile dorsale n’y ont pas survĂ©cu.
La paléontologie du 21e siècle
Dernier dĂ©tail remarquable : les os ont Ă©tĂ© modĂ©lisĂ©s en 3D par photogrammĂ©trie directement sur le terrain. C’est en assemblant virtuellement les pièces du puzzle que l’Ă©quipe a rĂ©alisĂ©, avant mĂŞme d’avoir fini de creuser, qu’elle tenait une espèce nouvelle. Comme quoi, mĂŞme dans un endroit qui s’appelle « pas d’eau, pas de chèvre », on peut encore faire des dĂ©couvertes stupĂ©fiantes.
đź“– Sereno et al. (2026). Science 391, eadx5486