La réponse est oui !
Les réactions à la mort dans le règne animal
On a observé diverses formes de « réactions à la mort » chez plusieurs espèces animales: des insectes aux oiseaux, en passant bien sur par les mammifères.
Première chose importante : on n’a pas accès directement à l’état mental des animaux. Donc les biologistes restent prudents avec le mot « deuil » et parlent plutôt de comportements liés à la mort d’un congénère, de stress après une perte, ou de « postmortem attentive behaviour ». Mais même avec cette prudence, on voit des choses troublantes, qui font écho à ce qu’on observe chez nous, les humains.
Les insectes sociaux et la mort
Chez les insectes sociaux, comme les abeilles et les fourmis, on observe des comportements très spécifiques au décès d’un congénère. Les ouvrières détectent chimiquement qu’un individu est mort – notamment grâce à des acides gras comme l’acide oléique qui s’accumulent sur le corps – et déclenchent alors ce qu’on appelle la nécrophorèse : elles évacuent le cadavre hors du nid et le déposent dans une zone dédiée, un véritable « cimetière » d’insectes où sont amassés les corps des sœurs décédées. Ces comportements ont été bien décrits chez plusieurs espèces de fourmis et d’abeilles, et on sait qu’ils réduisent effectivement le risque de prolifération de pathogènes dans la colonie. On est clairement sur un comportement adaptatif de gestion sanitaire, une sorte de service de pompes funèbres pour limiter les parasites… mais sans qu’on puisse parler d’état affectif ou de tristesse.
Les corbeaux, ces oiseaux si intelligents
Chez certains oiseaux, surtout chez les corvidés – corneilles, corbeaux, pies, geais – on a aussi observé des réactions collectives très particulières à la mort d’un proche ou d’un congénère. Quand un corbeau découvre un congénère mort, il émet des cris d’alarme et attire d’autres individus : on voit alors de véritables « attroupements funéraires », avec des vocalisations inhabituelles et des oiseaux qui inspectent la scène. Des expériences menées sur les corneilles d’Amérique ont montré que ces rassemblements leur servent aussi à apprendre où se trouvent les dangers : elles associent par exemple un humain manipulant un cadavre de corneille à une menace durable. Donc, là encore, on voit une réponse spécifique à la mort, avec une forte charge sociale, mais que les éthologues interprètent surtout comme un moyen d’évaluer le risque plutôt que comme un deuil au sens humain du terme.
Les mammifères et le deuil
Chez les mammifères, c’est différent, je pense. Les comportements sociaux sont souvent plus complexes, les liens familiaux très durables, la durée des soins parentaux longue… et on commence à avoir à la fois des observations détaillées sur le terrain et des mesures physiologiques qui suggèrent quelque chose qui ressemble fort à du deuil, ou au minimum à une détresse liée à la perte d’un proche.
Chez les girafes, par exemple, on observe que la mort d’un membre du groupe s’accompagne parfois de comportements atypiques. Les cas les plus documentés concernent des femelles qui perdent leur nouveau-né. Plusieurs études de terrain rapportent que la mère reste alors de longues heures, voire plusieurs jours, près du corps : elle renifle et lèche la dépouille, la touche avec son museau, se tient en position de garde à côté, et repousse parfois des charognards ou des prédateurs qui s’approchent. Pendant cette période, elle se nourrit peu et s’éloigne partiellement du reste du groupe, tandis que d’autres femelles restent parfois à proximité, comme une sorte de garde rapprochée silencieuse. Ces conduites sont tout à fait compatibles avec une détresse liée à la perte, mais les auteurs restent prudents et parlent de « postmortem attentive behaviour », un « comportement postmortem attentif », plutôt que d’utiliser frontalement le terme « deuil ».
Chez les babouins chacma, on a pu aller plus loin, en mesurant ce qui se passe *dans* le corps après la mort d’un proche. Quand une femelle perd une parente proche – sa mère, sa sœur, sa fille – tuée par un prédateur, ses niveaux de glucocorticoïdes, des hormones du stress, augmentent de façon significative dans les semaines qui suivent, par rapport aux semaines précédentes. Et ce, même si la femelle n’a pas vu le prédateur et n’a pas été directement attaquée. Ces glucocorticoïdes peuvent être dosés dans les crottes, ce qui permet de suivre ces animaux de manière non invasive. On retrouve donc, chez ces babouins en deuil, un profil hormonal *EXACTEMENT COMME CHEZ LES HUMAINS* confrontés à une perte. Et ce n’est pas tout : pour réduire ce stress, les femelles endeuillées élargissent leur réseau de toilettage, elles se mettent à se toiletter avec plus de partenaires que d’habitude. Ce soutien social est associé, quelques semaines plus tard, à une baisse des glucocorticoïdes vers des niveaux plus bas. Là, on a vraiment un triptyque perte – stress – recherche de réconfort social qui rappelle très fortement nos propres réactions au deuil.
Chez les éléphants, qu’ils soient d’Afrique ou d’Asie, il n’est malheureusement pas rare qu’un jeune décède prématurément, ou qu’une matriarche meure de vieillesse. Dans ces situations, de nombreuses observations indépendantes décrivent des scènes très marquantes : les membres du groupe s’approchent du corps, le touchent longuement avec la trompe et les pieds, le reniflent, restent immobiles autour de lui pendant de longues périodes, parfois en revenant sur place plusieurs jours d’affilée. Dans certains cas, on a filmé des éléphants qui tentent de relever le corps, ou qui le déplacent légèrement, qui le recouvrent de feuilles, de branches ou de terre, comme une forme de « mise en scène » du cadavre. On a vu aussi des troupeaux modifier leur trajet pour passer près des os d’un ancien membre du groupe, et s’y attarder de nouveau. Certains scientifiques parlent de comportement « thanatologique », d’autres d’un intérêt particulier pour les morts de leur espèce, mais, là encore, sans pouvoir affirmer qu’ils conceptualisent la mort comme nous. Quoi qu’il en soit, la combinaison de ces comportements, de leur durée et du fait qu’ils visent exclusivement des congénères morts rend la comparaison avec le deuil humain difficile à éviter.
Et puis il y a le deuil qui se joue dans nos océans, chez certains cétacés comme les orques, les cachalots ou différentes espèces de dauphins. Les biologistes regroupent sous le terme, là encore, de « postmortem attentive behaviour » toutes ces scènes où un adulte – souvent une mère – soutient un petit mort à la surface, le pousse avec son rostre pour le maintenir à flot, le transporte pendant des heures ou des jours, alors que le corps se dégrade progressivement. Une grande synthèse publiée il y a quelques années a recensé des dizaines de cas de ce type, chez plusieurs espèces, avec parfois la participation d’autres membres du groupe qui restent à proximité, ralentissent, ou touchent le cadavre en passant.
En 2018, une mère orque, connue sous le nom de Tahlequah, a d’ailleurs ému le monde entier : après la mort de son nouveau-né, elle l’a poussé devant elle pendant 17 jours, sur une distance d’environ 1 000 miles, soit près de 1 600 km, avant de finalement le laisser sombrer dans les profondeurs. Ce cas n’est pas unique dans son principe – on en a décrit d’autres, chez des dauphins et des baleines –, mais il illustre jusqu’où ces animaux peuvent aller pour maintenir le contact avec un petit décédé. Et là encore, les scientifiques restent prudents sur les mots, mais les faits, eux, sont là : une persistance extraordinaire du lien, malgré la mort.
Donc, si on résume : chez les insectes sociaux, la mort d’un congénère déclenche surtout un protocole d’hygiène ultra-efficace. Chez certains oiseaux, comme les corvidés, elle provoque des rassemblements qui semblent servir à apprendre et à gérer le danger. Et chez plusieurs mammifères sociaux – girafes, babouins, éléphants, cétacés –, on commence à accumuler des indices comportementaux et physiologiques qui montrent que la perte d’un proche s’accompagne de stress, de changements durables dans la vie sociale… bref, de quelque chose qui ressemble de très près à ce que nous appelons, nous, le deuil.
Cet article a fait l’objet d’une chronique en radio, qui est à retrouver en vidéo en cliquant ici ou sur Auvio
Et pour découvrir le comportement de deuil chez les éléphants, voici ma vidéo YouTube sur le sujet: