Pendant trente ans, une équipe internationale a observé sans interruption le plus grand groupe de chimpanzés sauvages jamais répertorié, dans la forêt ougandaise de Kibale. Ce qu’ils y ont vu vient d’être publié dans Science, et ça bouscule nos certitudes sur les origines de la violence collective. Pour la première fois, une scission létale a été documentée chez des chimpanzés sauvages. Des individus qui avaient grandi ensemble, dormi côte à côte, chassé en équipe, se sont mis à s’entretuer. Sans idéologie, sans religion, sans ethnicité. Juste parce que leurs liens se sont défaits.
Le groupe de Ngogo, un cas unique
Ngogo, c’est une anomalie démographique. Là où un groupe de chimpanzés compte typiquement 30 à 80 individus, celui-ci en rassemblait près de 200, avec plus de 30 mâles adultes. Une taille sans équivalent chez Pan troglodytes. Depuis 1995, des chercheurs y suivent chaque individu, au jour le jour, dans son milieu naturel. Aucun nourrissage artificiel, contrairement aux travaux historiques de Jane Goodall à Gombe dans les années 1970. Cette rigueur méthodologique change tout : les comportements observés ne sont pas biaisés par une concentration artificielle autour d’une source de nourriture.
L’équipe d’Aaron Sandel, anthropologue à l’Université du Texas à Austin, a mobilisé trois types de données complémentaires. Vingt-quatre ans de réseaux sociaux reconstruits à partir de suivis focaux (2 à 3 mois par an pour chaque mâle adulte), dix ans de données GPS sur l’usage du territoire, et trente ans de démographie. Les interactions enregistrées sont celles qui comptent vraiment chez les chimpanzés : le toilettage, la proximité spatiale, la participation aux mêmes groupes de déplacement qu’on appelle des « parties ». Ces données ont été fusionnées en un réseau pondéré annuel, analysé avec des outils statistiques récents comme l’algorithme de Leiden pour détecter les clusters sociaux, ou des modèles stochastiques par blocs pour repérer les changements de structure.

Une fracture sociale en plusieurs actes
Acte 1 : la cohésion (1998-2014). Pendant presque vingt ans, les chimpanzés de Ngogo forment un seul groupe. Les chercheurs identifient bien deux sous-clusters, baptisés Central et Western, mais les frontières sont poreuses. En moyenne, 29% des individus changent de cluster d’une année sur l’autre. Et surtout, la reproduction ignore ces sous-structures : 44% des petits sont conçus par des parents appartenant à des clusters différents. Un mâle Western peut parfaitement se reproduire avec une femelle Central. Les deux sous-groupes partagent le même territoire, les mêmes figuiers, les mêmes partenaires.
Acte 2 : la polarisation (2015-2017). Le 24 juin 2015, quelque chose se fissure. Deux parties des deux clusters se croisent au centre du territoire commun. Au lieu de fusionner comme ils l’ont toujours fait, les Western fuient. Les Central les pourchassent. Six semaines d’évitement suivent, du jamais-vu dans l’histoire du suivi. Les analyses statistiques confirment qu’il s’agit de LA rupture structurelle majeure des vingt-quatre années de données. La modularité du réseau, un indicateur de cloisonnement, bondit. Dès 2016, les mâles Western organisent leur première patrouille territoriale dirigée contre les Central. L’année suivante, ils attaquent collectivement et blessent gravement le mâle alpha Central, pourtant un ancien compagnon. Les patrouilles se multiplient des deux côtés.
Acte 3 : la séparation définitive (2018). Dix mâles et vingt-deux femelles d’un côté, trente mâles et trente-neuf femelles de l’autre. Plus aucune relation affiliative entre les deux groupes. La reproduction entre membres des deux camps s’est arrêtée dès mars 2015. Ce qui était le cœur du territoire est devenu une frontière.
Le bilan sanglant
C’est à partir de 2018 que la violence bascule dans une autre dimension. Les Western, pourtant minoritaires, lancent des raids répétés dans le territoire Central. Sur six ans, les chercheurs observent directement six attaques létales contre des mâles adultes, en déduisent une septième avec une forte confiance, et documentent quatorze infanticides de nourrissons Central, avec trois autres hautement probables. Soit une moyenne d’un mâle adulte et deux nourrissons tués par an. Un taux qui dépasse largement ce qu’on mesure dans les conflits entre groupes distincts, chez les chimpanzés comme dans les sociétés humaines à petite échelle.
Le chiffre réel est probablement plus élevé. Entre 2021 et 2024, quatorze autres mâles Central adolescents ou adultes ont disparu sans explication, aucun ne montrant de signes de maladie. Chez les chimpanzés, les corps sont rarement retrouvés. Certains de ces disparus ont vraisemblablement été victimes d’attaques non observées.
Fait marquant : tous les assauts ont été initiés par le groupe numériquement inférieur. Les modèles classiques de conflit animal prédisent l’inverse, un avantage au plus grand groupe. À Ngogo, c’est la cohésion interne des Western, soutenue par des liens anciens et solides, qui l’a emporté sur la supériorité numérique des Central.

Pourquoi ce groupe a-t-il explosé ?
Les chercheurs identifient plusieurs facteurs convergents. La taille exceptionnelle du groupe vient en premier. Au-delà d’un certain seuil, la capacité cognitive à maintenir des liens d’affiliation avec chaque membre s’érode mécaniquement. C’est l’hypothèse défendue par Cédric Sueur, primatologue et directeur de la chaire Conservation et Cultures des grands singes. Pour lui, « la taille exceptionnelle du groupe est le facteur le plus structurellement déterminant ».
D’autres éléments ont joué le rôle de catalyseurs. La mort de cinq mâles adultes et une femelle en 2014, soit plus de 10% des mâles matures, a pu déstabiliser des ponts relationnels essentiels entre clusters. Le changement de mâle alpha en 2015 a coïncidé avec les premières séparations durables. Enfin, en janvier 2017, une épidémie respiratoire a tué 25 chimpanzés, dont deux mâles Western, parmi lesquels l’un des derniers individus à maintenir des liens entre les deux groupes. Chaque événement seul n’aurait probablement rien changé. Leur accumulation, sur une structure déjà fragilisée par la taille, a fait basculer le système.
Le miroir humain
C’est ici que l’étude devient vertigineuse. On aime penser que la guerre civile est une spécialité humaine. Qu’il faut des drapeaux, des doctrines, des langues distinctes, des souvenirs historiques partagés pour transformer un voisin en ennemi. Les théories dominantes de la violence collective humaine reposent justement sur cette « hypothèse des marqueurs culturels » : les identités de groupe sont ancrées par l’ethnicité, la religion, l’idéologie.
Or les chimpanzés de Ngogo n’ont rien de tout cela. Pas de religion, pas d’ethnicité, pas de politique. Et pourtant, leurs identités de groupe se sont reconfigurées, leurs frontières se sont redessinées, et la violence létale a suivi. Sandel et ses collègues défendent une autre hypothèse, dite des « dynamiques relationnelles » : ce sont les liens interpersonnels qui fondent l’identité de groupe, et leur effritement suffit à produire la violence collective.
Pour Cédric Sueur, ce mécanisme est « tout à fait transposable à l’humain, au moins comme substrat évolutif ». De nombreux conflits humains seraient davantage liés à « l’effondrement de réseaux de confiance locaux qu’à des clivages idéologiques profonds, même si ces derniers peuvent les amplifier ». Le saut évolutif n’annule pas le mécanisme de base. Il l’habille culturellement.
Cette lecture ne nie pas l’importance des facteurs culturels dans les guerres humaines. Elle suggère que ces facteurs ne sont pas la cause première, mais plutôt l’habillage d’un processus plus fondamental. Quand les liens de confiance se défont, quelle que soit l’échelle, le risque de violence augmente. Les chimpanzés ne portent pas d’uniforme, ne brandissent pas de bannière. Ils se contentent de rompre les liens, un par un, jusqu’à ce que l’autre devienne l’ennemi.
Une leçon qu’il faut vouloir entendre
L’étude de Ngogo restera longtemps une référence. Par sa durée, par sa rigueur, par la rareté de l’événement observé. Elle ne prétend pas expliquer à elle seule les guerres humaines. Mais elle force à interroger nos modèles.
Sandel et ses collègues terminent leur article par une phrase qui mérite qu’on s’y arrête. C’est peut-être dans les petits actes quotidiens de réconciliation et de retrouvailles entre individus que se trouvent les vraies chances de paix. Une suggestion désarmante de simplicité, venue de l’observation de nos cousins poilus.
Référence Sandel A. A. et al. (2026). Lethal conflict after group fission in wild chimpanzees. Science 392, 216-220. DOI: 10.1126/science.adz4944