Les humains adorent avoir des animaux de compagnie. Les autres primates aussi.

20 août 2026

On a longtemps pensé que le « pet-keeping », le fait de choyer un animal pour le plaisir de sa compagnie, sans qu’il nous rapporte quoi que ce soit, était une excentricité proprement humaine. Une étude publiée dans la revue Primates par une large équipe internationale menée par Cyril Grueter (University of Oxford) vient sérieusement nuancer cette idée. Elle montre que les primates non-humains nouent, eux aussi, des liens affectueux avec des individus d’autres espèces. Et que ces comportements ressemblent, par endroits, à ce que nous appelons « avoir un animal de compagnie ».

Une synthèse inédite

Jusqu’ici, ce genre d’observation restait anecdotique : une photo insolite, une vidéo virale, un paragraphe perdu dans un article scientifique. Les auteurs ont voulu changer d’échelle. Ils ont combiné trois sources : une revue systématique de la littérature scientifique, un dépouillement de photos et vidéos publiques, et une enquête envoyée à environ 250 primatologues (37 ont répondu). Résultat : une base de données de 427 interactions sociales documentées entre primates et autres espèces, impliquant 88 espèces de primates « acteurs » et 127 espèces partenaires, dont 72 autres primates et 55 espèces non-primates (mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, voire insectes). La majorité des cas (311) proviennent du milieu sauvage, le reste (111) de contextes captifs.

Ce que font les primates entre eux

Le comportement le plus fréquent, c’est le jeu (139 cas), suivi de très près par le toilettage (136 cas). On trouve aussi du portage, des câlins, du partage de nourriture, ou encore des comportements de type maternant.

Le duo vedette reste sans doute nos macaques japonais et les cerfs sika de l’île de Yakushima, avec 12 cas recensés : le singe grimpe, toilette, se laisse porter ; le cerf tolère et profite des fruits que le macaque fait tomber. Mais ce n’est pas la paire la plus observée du jeu de données : les capucins à face blanche du Panama et les atèles à mains noires (les fameux singes-araignées) arrivent en tête avec 19 cas, suivis par les chimpanzés et les cercopithèques à queue rousse (11 cas), et les macaques rhésus avec des chiens domestiques (11 cas également).

Deux résultats statistiques valent le détour. D’abord, ce sont les femelles adultes qui se montrent les plus enclines à interagir affectueusement avec une autre espèce. Les mâles adultes, eux, sont nettement moins portés sur ce genre d’affiliation. Ensuite, ce sont surtout les juvéniles et les infants qui jouent, tandis que les adultes toilettent davantage : un schéma qui recopie presque trait pour trait ce qu’on observe déjà à l’intérieur d’une même espèce. Autre surprise : contrairement à l’hypothèse de départ, les adultes ne sont pas particulièrement attirés par les jeunes des autres espèces. Quand l’acteur est une femelle adulte, elle s’oriente même plutôt vers des partenaires adultes.

Dernier point notable : dans les deux tiers des cas où la direction de l’interaction est connue, c’est le primate qui prend l’initiative. Les cas où l’espèce partenaire engage le contact sont rarissimes (trois sur l’ensemble du jeu de données, dont deux impliquant… des chiens, et un lion qui a porté un jeune d’une autre espèce).

Le revers de la médaille

L’étude ne cache pas non plus les dérapages. Sur 26 interactions jugées clairement abusives, la grande majorité visait des espèces non-primates. Les auteurs rapportent 13 cas de mort documentés à la suite d’une manipulation violente: sept oiseaux, deux pangolins, un chat domestique, trois primates. Certains de ces drames se sont produits dans un contexte de « maternage » mal maîtrisé : une femelle porte un petit d’une autre espèce, le protège… jusqu’à l’étouffer. D’autres relèvent d’un jeu mal calibré avec un animal beaucoup plus fragile. Ce constat rappelle que l’affection inter-espèces, chez les primates comme chez nous, n’est jamais totalement dénuée de risques pour le partenaire le plus vulnérable.

Des cas qui ressemblent vraiment à de l’adoption

Certaines observations vont clairement au-delà d’une simple tolérance passagère. Un jeune ouistiti sauvage, adopté par un groupe de singes capucins au Brésil, est resté intégré socialement pendant au moins dix mois, recevant des soins de deux « mères » adoptives successives. Dans un zoo israélien, un macaque de Célèbes subadulte a pris sous son aile un poussin égaré, multipliant les gestes protecteurs à son égard. Et il y a bien sûr Koko, la célèbre gorille qui a formé un lien fort avec sa chatonne « All Ball », la cajolant et la protégeant comme si elle était son propre petit.

Faut-il parler de « pet-keeping » chez les singes ?

Les auteurs restent prudents. Et c’est précisément ce qui rend leurs conclusions solides. Ils insistent : ces comportements ne sont pas du pet-keeping au sens où nous l’entendons chez l’humain. Mais ils pourraient bien en représenter les briques évolutives : la tolérance envers l’altérité, le jeu exploratoire, la tendance à prendre soin d’un autre être vivant sans bénéfice immédiat évident. On retrouve d’ailleurs un écho troublant avec nos propres sociétés humaines : dans plusieurs populations de chasseurs-cueilleurs étudiées en ethnographie, ce sont aussi les femmes qui s’occupent le plus souvent des animaux du foyer. Parfois jusqu’à les allaiter.

Ce que ça change

Cette synthèse ne prouve pas que le pet-keeping humain « descend » directement de ces comportements de primates. Les auteurs le rappellent eux-mêmes : leur jeu de données est hétérogène, probablement biaisé vers les interactions les plus spectaculaires ou les plus « télégéniques », et les interactions captives ou les comportements discrets (avec des insectes, par exemple) restent sans doute sous-documentés.

Mais elle déplace la question. Ce n’est peut-être pas « pourquoi les humains sont-ils les seuls à aimer les autres espèces ? » qu’il faut se poser, mais plutôt : « pourquoi avons-nous, plus que d’autres primates, transformé une prédisposition ancienne en institution durable ? » Le goût pour la compagnie animale ne serait alors pas une invention, mais un héritage que nous avons simplement poussé beaucoup plus loin que nos cousins primates.


Source : Grueter, C.C. et al. (2026). Heterospecific social behavior in primates: insights into the evolutionary roots of pet-keeping. Primates. https://doi.org/10.1007/s10329-026-01281-0

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

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