Des saumons sous cocaïne (pour la science)

24 avril 2026

Ils ont dopé des saumons à la cocaïne. Et le résultat n’est pas celui qu’on attendait.

Tu savais peut-être déjà que nos rivières contiennent des résidus de cocaïne, rejetés par les eaux usées. Mais elles contiennent aussi son principal métabolite : la benzoylecgonine. Un composé que le corps fabrique quand quelqu’un consomme de la cocaïne, et qu’on retrouve dans l’eau à des concentrations souvent plus élevées que la drogue elle-même. Dans certaines rivières australiennes, on a mesuré jusqu’à 21 microgrammes par litre de benzoylecgonine dans les effluents de stations d’épuration. À l’échelle mondiale, la cocaïne est aujourd’hui l’une des drogues illégales les plus fréquemment détectées dans les milieux aquatiques.

Une équipe suédoise a voulu savoir ce que ça faisait aux poissons qui vivent dans cette eau. Pas en laboratoire comme la plupart des études précédentes, mais directement dans la nature.

Un protocole inédit en milieu naturel

Les chercheurs ont utilisé 105 jeunes saumons atlantiques, âgés de deux ans, élevés en pisciculture. Ils les ont divisés en trois groupes de 35 poissons. Chaque saumon a reçu, par chirurgie, deux implants dans la cavité abdominale. Le premier était une balise acoustique qui émet un signal toutes les quelques minutes. Le second était une capsule à libération lente, fabriquée avec de l’huile de coco dans laquelle était dissoute soit de la cocaïne, soit de la benzoylecgonine, soit rien du tout pour le groupe contrôle. Cette technique permet d’exposer les poissons à des doses réalistes, proches de ce qu’on trouve dans les eaux polluées, pendant plusieurs semaines.

Brand et al 2026

Après quelques jours de récupération, tous les poissons ont été relâchés le même jour, au même endroit, dans le lac Vättern. C’est le deuxième plus grand lac de Suède, environ 1900 kilomètres carrés, avec des profondeurs qui atteignent 128 mètres. Les chercheurs y avaient installé 71 récepteurs acoustiques, répartis sur tout le lac, pour suivre en temps réel les déplacements de chaque poisson.

Le suivi a duré 8 semaines. Au-delà, environ la moitié des saumons étaient présumés morts, ce qui est normal pour des juvéniles relâchés en milieu naturel. En parallèle, les chercheurs ont mené une expérience en laboratoire sur 63 autres saumons pour vérifier que les deux molécules s’accumulaient bien dans le cerveau des poissons exposés. C’était le cas : de la cocaïne et de la benzoylecgonine ont été détectées dans les tissus cérébraux, à des concentrations comparables à celles attendues chez des poissons vivant dans des eaux fortement polluées.

Le twist : ce n’est pas la cocaïne le plus problématique

Les poissons dopés à la cocaïne ont eu tendance à bouger un peu plus que les témoins, mais l’effet était faible et statistiquement incertain. La vraie surprise vient du métabolite. Les saumons exposés à la benzoylecgonine ont nagé presque deux fois plus loin chaque semaine que les témoins à la fin de l’étude. Ils se sont dispersés jusqu’à 12 kilomètres plus loin depuis leur point de relâcher. Certains ont colonisé des zones du lac où les poissons contrôle ne s’aventuraient pas.

C’est contre-intuitif. Chez l’humain, la benzoylecgonine est considérée comme un déchet métabolique largement inactif. Chez ces poissons, elle s’accumule dans le cerveau et modifie leur comportement.

Un angle mort de l’écotoxicologie

Cette étude soulève un problème qui dépasse la seule cocaïne. Quand on évalue les risques environnementaux d’un médicament ou d’une drogue, on se concentre presque toujours sur la molécule mère. Rarement sur ses métabolites. Pourtant, ce sont eux qu’on retrouve souvent en plus grande quantité dans les eaux de surface. Et ici, ce sont eux qui ont le plus d’effet.

Les conséquences à long terme pour les populations de saumons restent inconnues. Nager plus, c’est consommer plus d’énergie, explorer des zones moins familières, potentiellement perturber les schémas de migration d’une espèce déjà fragilisée. Ce qu’on sait, c’est qu’une molécule qu’on pensait inerte ne l’est pas. Et qu’elle circule en ce moment dans les rivières d’Europe, y compris chez nous.


Référence : Brand, J.A. et al. (2026). Cocaine pollution alters the movement and space use of Atlantic salmon (Salmo salar) in a large natural lake. Current Biology, 36, 2018–2027.

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

Laisser un commentaire