Les animaux se suicident-ils?

9 juin 2026

Vous souvenez-vous de la série Flipper le Dauphin ? Pour les plus jeunes, c’était une série télé américaine qui suivait les aventures de la famille Ricks et de Flipper, leur grand dauphin apprivoisé qui venait en aide aux nageurs en difficulté. Bien après la fin de la série, Richard O’Barry, le dresseur des différents dauphins qui se partageaient le rôle de Flipper, a raconté une scène bouleversante. Il affirme avoir fait un câlin à l’un de ces dauphins, prénommé Kathy, juste avant que celle-ci ne prenne une dernière respiration et ne plonge doucement sous la surface, pour ne jamais remonter. Selon lui, Kathy, épuisée par une vie entière en captivité, se serait suicidée.

Évidemment, ça a fait jaser dans le monde scientifique, qui a aussitôt crié à l’anthropomorphisme : ce travers qui consiste à prêter à un animal des comportements ou des sentiments typiquement humains. Et pourtant, selon des spécialistes internationaux des cétacés, l’hypothèse n’est pas si invraisemblable. Car contrairement à nous, les dauphins respirent de façon volontaire. Ils peuvent donc retenir leur souffle jusqu’à mourir d’asphyxie. D’autant que leur néocortex, cette partie du cerveau impliquée dans la motivation et la prise de décision, est extrêmement développé. Sur le papier, un dauphin aurait toutes les capacités de se donner la mort.

Richard O’Barry

Kathy n’est pas un cas isolé

À côté du cas de Kathy, beaucoup d’autres observations peuvent évoquer des comportements suicidaires chez les animaux. Des baleines qui s’échouent sur nos plages. Des chiens qui se laissent mourir de faim près de la tombe de leur maître. En Suisse, dans le petit village de Lauterbrunnen, des dizaines de vaches qui se jettent du haut d’une falaise.

Et puis il y a Flint, ce jeune chimpanzé étudié par Jane Goodall à Gombe, en Tanzanie. Flint était en pleine santé, mais émotionnellement très dépendant de sa mère. Quand celle-ci est morte de vieillesse, Flint est resté prostré près de son corps. Il est devenu léthargique, renfermé, et a cessé de s’alimenter. Trois semaines plus tard, il était mort. La célèbre primatologue a décrit son comportement comme celui d’un chimpanzé qui avait perdu la volonté de vivre. Un chimpanzé qui se serait donné la mort.

Alors, les animaux peuvent-ils se suicider ? Je ne vous cache pas que la question divise. Et quand une question fâche en science, c’est souvent qu’elle mérite d’être creusée.

Durkheim, ou le « non » qui a tout figé

Pendant longtemps, la réponse officielle a été un non catégorique. Cette certitude, on la doit en grande partie au sociologue Émile Durkheim, qui considérait, pour résumer, que « l’animal » n’est pas assez intelligent pour comprendre qu’il va mourir un jour, et qu’il ne peut donc pas volontairement se donner la mort. Sauf que Durkheim écrivait cela à une époque où l’on mettait toutes les espèces dans le même panier. On sait aujourd’hui qu’il existe plus d’un million d’espèces animales, chacune avec ses propres capacités cognitives. Ranger un poulpe, un chimpanzé, un rat et une méduse dans la même case, c’est un peu comme classer une trottinette et un Airbus A380 dans la catégorie « moyens de transport » sans plus de nuance.

D’ailleurs, l’argumentation de Durkheim est paradoxale. Il reconnaît lui-même que tous les suicides humains n’impliquent pas une intention consciente de mourir. Il cite des soldats qui se sacrifient au combat, ou des mères qui se jettent devant un danger pour protéger leur enfant. Alors, si même chez les humains l’intention consciente de mourir n’est pas toujours au rendez-vous, pourquoi l’exiger des autres animaux avant d’accepter de parler de suicide ?

Chimpanzee (Pan troglodytes) close up view

Un peu de ménage : les faux suicides

Avant d’aller plus loin, il faut quand même que je fasse un peu de tri. Parce que oui, certains prétendus suicides animaux sont bel et bien des fables.

L’exemple le plus célèbre, ce sont les lemmings, ces petits rongeurs de Scandinavie dont les légendes locales racontent qu’ils se jettent en masse dans la mer, dans les rivières ou du haut de falaises. Un mythe popularisé par un documentaire Disney des années 1950, puis par des jeux vidéo dans les années 90. Pourtant, ils ne se suicident pas : ils sont simplement victimes de leur maladresse lors de leurs migrations massives en période de surpopulation.

Autre mythe tenace : le scorpion qui se piquerait lui-même lorsqu’il est encerclé par le feu. Sauf que le scorpion est insensible à son propre venin, et que son aiguillon ne peut physiquement pas se replier vers son propre corps.

Quant aux oiseaux qui s’écrasent en masse contre les murs ou les vitres illuminées la nuit, ce n’est pas non plus un suicide collectif, mais probablement une tentative désespérée de se mettre à l’abri d’un danger.

Le terrain est nettoyé. On peut continuer.

Le mot qui terrifie les scientifiques

Si la question du suicide animal a si peu progressé ces dernières décennies, c’est sans doute à cause d’un mot qui terrifie les scientifiques : l’anthropomorphisme. Comme le rappelle Emmanuelle Pouydebat, chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, la plupart des biologistes les plus âgés ont été formés à étudier les animaux avec une distance clinique absolue. Surtout, ne jamais leur prêter d’émotions, de sentiments, d’états mentaux, de comportements humains. Résultat : à force de vouloir éviter l’anthropomorphisme, on est passé à côté de pans entiers de la vie animale, comme l’empathie, l’altruisme, le deuil ou la dépression. Mais, timidement, les choses changent.

Dolphin swimming in the in red sea of Israel near the city off Eilat

Le problème, c’est le vocabulaire

Il y a un second obstacle à l’étude du suicide chez les animaux : un problème de vocabulaire. Le mot « suicide » implique, dans sa définition même, une intention consciente de mettre fin à ses jours. Or, démontrer l’intentionnalité chez un animal, c’est extrêmement complexe. Emmanuelle Pouydebat propose donc de parler d’autodestruction plutôt que de suicide. Ça débloque le débat et ça permet d’avancer.

Parce que des comportements d’autodestruction, chez les animaux, il y en a à la pelle. Des poulpes enfermés dans des aquariums dépourvus de toute distraction s’échappent pour mourir desséchés hors de l’eau. Quand on a enrichi leur aquarium d’objets divers, les évasions ont cessé. Chez les insectes, des pucerons se font exploser pour empêcher un prédateur de dévorer leur colonie, un comportement que l’on nomme autothyse et que l’on retrouve aussi chez certaines fourmis et chez des termites.

Le paradoxe du laboratoire

Donc oui, des animaux s’autodétruisent. Ont-ils conscience qu’ils vont se donner la mort ? Pour les insectes, dont je suis spécialiste, je vous accorde qu’on ne sait pas. Mais pour d’autres mammifères, comme les rats ou les singes, j’en suis personnellement convaincu. Et je me justifie avec un magnifique paradoxe.

La recherche scientifique utilise depuis des décennies les rats ou les macaques pour étudier les mécanismes qui conduisent au suicide chez les humains. Dans certains pays, on soumet ces animaux à de l’isolement, à du stress social, on arrache des petits à leur mère, et on observe que certains individus développent des comportements d’automutilation, refusent de s’alimenter, ou meurent de désespoir. On étudie chez eux les mêmes neurotransmetteurs dont le déséquilibre est associé à la dépression et au suicide chez l’humain. Aujourd’hui, certains animaux domestiques souffrant d’anxiété et de dépression sont même traités, avec succès, par des antidépresseurs destinés aux humains, comme le Prozac ou le Xanax.

Vous le voyez venir, le paradoxe ? Si des animaux partagent les mécanismes émotionnels, biologiques et neurochimiques qui mènent au suicide chez les humains, alors on ne peut pas exclure qu’ils puissent eux aussi avoir l’intention de se donner la mort. Et si, à l’inverse, on considère que ces animaux sont incapables de suicide, alors il faut cesser immédiatement de les utiliser comme modèles pour étudier le suicide humain, puisque, par définition, ils ne peuvent rien nous apprendre sur un phénomène dont ils seraient exempts. Pas assez intelligents pour se suicider, mais suffisamment pour nous aider à comprendre nos propres suicides ? Quelle triste hypocrisie.

Alors, verdict ?

Les animaux se suicident-ils ? La réponse honnête, c’est qu’on ne sait pas avec certitude. On ne peut pas entrer dans la tête d’un dauphin, d’un chien ou d’un puceron pour vérifier s’il a l’intention consciente de mourir. Mais on ne peut pas non plus affirmer le contraire.

François

Je suis François, professeur de comportement animal à l’Université de Liège (Belgique) et docteur en entomologie. Passionné par le monde fascinant des animaux, je partage avec vous des découvertes scientifiques sur l’éthologie et la biologie animale.

Laisser un commentaire